Carla Bruni, enfin !

Après avoir été dévoilé gratuitement sur Internet avant hier, l’album Comme si de rien n’était de Carla Bruni sort officiellement aujourd'hui 11 juillet. Et si on parlait enfin de musique ?

Deuxième album en français, Comme si de rien n'était

Après avoir été dévoilé gratuitement sur Internet avant hier, l’album Comme si de rien n’était de Carla Bruni sort officiellement aujourd'hui 11 juillet. Et si on parlait enfin de musique ?

Alors, il est bien ? Oui, il est bien. On en aurait presque oublié l’essentiel, à force de parler de l’ombre portée de son mari, des soucis des diplomates et des suées de sa maison de disques. Malgré le fait que, depuis un mois (le 11 juin dans Le Figaro, très exactement), sont parues quelques précritiques de son album, on en avait presque oublié que Carla Bruni est chanteuse. Et que, avant d’être une question de droit constitutionnel, un cas d’école pour les professeurs de marketing, un crève-cœur pour les critiques musicaux fier de leur gauche et un casse-tête pour les éditorialistes de droite qui n’aiment pas la chanteuse, Comme si de rien n’était consiste en quatorze chansons.

Alors, il est comment ? Eh bien, il est bien. Si l’on prend comme point de référence Quelqu’un m’a dit, son premier album en français, on retrouve la même manière de chanter elle, elle-même et elle encore, de se raconter en amoureuse et en enfant secrète, en farceuse et en mélancolique. Mais elle y met encore une fois tant d’ironie, de franchise, de sensibilité et – avouons-le – de charme, que l’on n’a pas avec elle l’impression incommodante que produiraient autant d’autoportraits chez mille autres chanteuses. Et, si l’on se souvient de ses deux précédents disques, habillés de presque rien par l’ami Louis Bertignac (des guitares très économes, des rythmes sereinement languissants), on retrouve le même sens de la mélodie américano-européenne, comme si chez elle le folk était fécondé par la valse, comme si la chanson française s’installait au feu de camp des pionniers à guitares. Et elle a toujours la même voix douce, rêche, un peu pliée (comme disent les techniciens), portée par un souffle effilé, élégant, curieusement aussi janséniste que suave.

La surprise de Comme si de rien n’était est qu’aux pastels et aux ocres des deux premiers albums de Carla Bruni succèdent les couleurs plus tranchées et la palette plus ouverte d’arrangements dus à Dominique Blanc-Francard. Le regard du réalisateur de l’album est ouvertement tendu vers les années 60 et, évidemment, le travail de George Martin pour les Beatles. Dès Ma jeunesse, le titre d’ouverture de l’album, on entend un trombone franchement vintage, puis une très élégante voix doublée au mixage sur Salut marin (la chanson ouvertement dédiée à son frère mort en 2006), de franches références à Procol Harum sur Déranger les pierres, un peu de l’Ennio Morricone classique dans sa reprise d’Il vecchio e il bambino, de beaux arrangements de cordes de Benjamin Biolay, le plus sixties des orchestrateurs français, dans le single L’Amoureuse

Le foisonnement des arrangements ne fait pas pour autant de ce disque une célébration de la pop canonique. Finalement, ce détour par l’Angleterre de Blanc-Francard ramène Carla Bruni à des valeurs classiques de la chanson française. Ainsi, un titre comme Péché d’envie, écrit avec le père de son fils, Raphaël Enthoven, sonne très Barbara, dans sa mélodie comme dans son texte : "C’est que j’ai envie d’avoir fait/Envie d’avoir dit/C’est que j’ai envie d’avoir été/Envie d’avoir compris (…) Et que le diable me pardonne toutes mes belles envies". On a même parfois l’impression d’une sorte de sécurité stylistique mieux assurée qu’à ses deux albums précédents, de séductions moins austères, moins rigoristes.

D’ailleurs, elle mime moins la fragilité, pose plus crânement ses singularités. Elle assume franchement ses envies mais aussi toute sa personnalité, toute sa vie, toute son actualité, avec notamment la chanson Ta tienne, qui sera évidemment commentée à l’envi par la presse people (oui, elle en parle !) : "Je suis ta tienne, je suis ta tienne, je suis ta tienne/C’n’est pas correct, non, mais c’est bon quand même/Que l’on me maudisse et que l’on me damne/Je m’en balance, j’prends tous les blâmes". Comme tout le reste de l’album, on peut espérer que cette chanson échappe, au bout de quelques jours ou quelques semaines, à toutes les contingences d’une situation inédite – chanteuse et "première dame". Et alors, il sera possible de ne plus parler de ce disque que pour ses chansons, et non pour le contexte de sa gestation et de son enregistrement, et non pour les péripéties de sa sortie, et non pour les arrière-pensées de tous ordres qui en accompagnent les commentaires. Il serait heureux, alors, que finalement il s’écoute comme si de rien n’était. Son titre n’est sans doute pas venu par hasard…

 Ecoutez un extrait de

Carla Bruni Comme si de rien n’était (Naïve) 2008