Félix Leclerc, 20 ans après

Un artiste complet, voici ce qu'était le Canadien francophone Félix Leclerc. A la fois compositeur, auteur, interprète, poète, chansonnier et même acteur, 20 ans après sa mort, il laisse un héritage conséquent, même si les jeunes générations n'en sont pas forcément conscientes. Hommage.

Une grande figure de la chanson québécoise

Un artiste complet, voici ce qu'était le Canadien francophone Félix Leclerc. A la fois compositeur, auteur, interprète, poète, chansonnier et même acteur, 20 ans après sa mort, il laisse un héritage conséquent, même si les jeunes générations n'en sont pas forcément conscientes. Hommage.

Le matin du 8 août 1988, les journaux relayaient une curieuse manchette : la Chine entière connaissait une "épidémie" de mariages, car ce jour-là, le huitième jour du huitième mois de l’année 88, devait apporter bonheur et prospérité. Au Québec, ce fut plutôt jour de deuil. Coïncidence. À 8h08 du matin, raconte-t-on, Félix Leclerc décédait sur son île d’Orléans chérie, au large de la capitale.

Vingt ans plus tard, alors que la Chine inaugure le début des 29e olympiades de l’ère moderne en ce jour dit chanceux, le Québec jette un regard sur l’héritage laissé par son chantre national, auteur dramatique, romancier, comédien, poète et artiste engagé dans l’avenir politique du Québec.

"Ce qui est étonnant, c’est que pour la jeune génération, Félix, c’est un trophée", remarque Monique Giroux, animatrice sur les ondes de Radio-Canada et spécialiste de la chanson francophone, en faisant référence aux prix Félix, l’équivalent québécois des Victoires de la musique. Ces prix sont décernés chaque année depuis 1979 par l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ).

Félix, un trophée, donc, mais aussi un monument installé dans le beau parc Lafontaine, au cœur de Montréal, et une autoroute, la 40, qui traverse la province d’est en ouest. À cela s’ajoutent une poignée de parcs nommés en sa mémoire, une bibliothèque et au moins cinq écoles, dont une dans la province voisine, l’Ontario où les Francophones forment pourtant une minorité.

Je me souviens

À l’occasion du 20e anniversaire de son décès, quatorze artistes (Gilles Vigneault, Chloé Ste-Marie, Karkwa, Patrick Bruel…) se sont réunis pour enregistrer leurs versions des chansons de Félix Leclerc sur un album, Félix Leclerc, Je me souviens à paraître le 2 septembre prochain. "Le fait que des artistes de générations différentes reprennent l’œuvre de mon père, parfois de manière fort étonnante et moderne, témoigne de la présence et de l’importance de son œuvre aujourd’hui encore", croit Nathalie Leclerc, directrice du centre culturel Espace Félix-Leclerc, de la Fondation Félix-Leclerc et fille de "Félix Leclerc le Canadien", ainsi qu’on l’a présenté au public parisien pour la première fois en 1950, à l’ABC de Paris, puis aux Trois Baudets en 1951.

L’hommage discographique, et le spectacle commémoratif que les FrancoFolies de Montréal ont présenté la semaine dernière, sont évidemment circonstanciels. La vérité est que, plus la musique francophone québécoise s’inscrit dans la modernité, plus elle s’imbibe de l’air du temps, plus elle prend ses distances avec l’œuvre chansonnière de Félix Leclerc.

"Il n’est presque plus joué à la radio" déplore Monique Giroux. Ce à quoi Nathalie Leclerc répond qu’il n’a pas besoin de faire constamment partie du paysage musical pour qu’on se souvienne de son œuvre. "La francophonie regorge de nouveaux talents, il faut leur laisser la place."

Leclerc, le déclencheur

De nouveaux talents, comme Catherine Major, dont le second album, Rose Sang, eut un tel effet sur la critique qu’un jury lui a décerné le prix Félix-Leclerc de la chanson le 1er août dernier, en marge des FrancoFolies.

Major, qui participe au disque hommage à Leclerc, cultive des liens avec le poète et son œuvre. Incidemment, elle est déjà programmée aux Trois Baudets dans la capitale française, dont la réouverture est prévue pour l’automne. "Je garde des souvenirs des chansons de Félix car ses disques jouaient souvent à la maison lorsque j’étais petite". Pour la petite histoire, c’est pour sa grand-mère, une des premières flammes de Félix, que celui-ci a composé la chanson Notre Sentier… et qu’elle reprend sur le disque-hommage !

Sauf exceptions, la nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes québécois ne se sent pas interpellée par les chansons et le style de Félix Leclerc.

Pourtant, il est évident que Leclerc a eu une influence sur eux, comme sur les Richard Séguin, Beau Dommage ou Sylvain Lelièvre avant eux, même sur les Brel, Brassens ou Béart de l’autre côté de l’Atlantique. "Les Québécois diront qu’ils sont des enfants de Félix, explique Monique Giroux. Les Français diront qu’ils sont les enfants de Brassens – alors que Brassens lui-même était un enfant de Félix, en quelque sorte, même si d’autres diront que cette affirmation est exagérée."

Qu’ont vu le public, les artistes et la critique parisienne dans cet artiste déniché au Québec par Jacques Canetti ? Un critique du Paris Match se confiait sur les ondes de Radio-Canada en 1951 : "J’ai pensé tout de suite qu’il y avait chez lui une fraîcheur et une naïveté qui était toute nouvelle dans la chanson. […] Il est unanimement admiré." Dans le même reportage, un collègue se prononce : "À part Charles Trenet, je n’ai pas trouvé un interprète et un artiste aussi complet".

À une époque où la chanson et la variété française étaient un travail d’équipe, où monter sur une scène ne se faisait pas sans orchestre, le tour de chant du charismatique Leclerc semble libérer les esprits. Lui, seul sur scène s’accompagnant à la guitare, chantant ses compositions, cassait le moule "music-hall" des Maurice Chevalier et Trenet. Manière d’accorder la même permission à tous ceux qui aspiraient au métier. Ils ont été nombreux à le suivre et la chanson francophone prit de nouvelles directions…

Direction l’Amérique ? Le Montréalais Thomas Hellman, qui a participé le printemps dernier à une conférence sur Félix Leclerc à Paris, croit que le chansonnier québécois a également introduit un style typiquement nord-américain dans la chanson française. "J’entends un lien direct entre son style musical et le folk américain, dans le son de sa guitare, le choix des accords, les structures de ses chansons", allant même jusqu’à y reconnaître le style de Woody Guthrie.

Félix a été un déclencheur. Répondant lui-même à la question posée par un journaliste de la télévision de Radio-Canada, Leclerc répondait : "Il fallait quelqu’un pour faire ça, je pense. C’est sur moi que c’est tombé, mais il faut continuer ce qui a été fait. Et je pense que le dialogue est maintenant établi entre les Canadiens-Français et les Français".

Le prophète et l’adage…

Au-delà du symbole d’identité nationale et de son empreinte, sublimée, sur la chanson francophone, pour les Québécois, l’héritage de Félix Leclerc se résumerait par un proverbe bien connu : nul n’est prophète en son pays.

Ailleurs, on parle aussi du "syndrome Félix Leclerc", que Monique Giroux explique ainsi : "Lorsqu’un de nos artistes réussit à l’étranger, il en revient, portant un sceau de qualité qui fait qu’au Québec, on se dit : 'Oh ! Ça doit être extraordinaire !'"

Avant son séjour à Paris, Félix Leclerc – l’auteur, l’écrivain et le chansonnier – était l’objet de très dures critiques. "Aller en France, ça l’a sauvé" pense la spécialiste. Presque soixante ans après son premier récital outre-mer, des artistes québécois doivent parfois trouver le succès hors de nos frontières avant d’obtenir l’approbation du public et de la critique au Québec. Ce fut le cas avec Corneille, Malajube, Arcade Fire et tant d’autres jeunes musiciens qui ne croyaient probablement pas avoir tant de choses en commun avec Félix…

 Ecoutez un extrait de Notre sentier

 Ecoutez un extrait de Moi, mes souliers