Le patrimoine de la chanson enfin téléchargeable

Cette rentrée, Universal met en ligne et en vente 104 e-albums de Maurice Chevalier, Francis Lemarque, Catherine Sauvage, Marie-Paule Belle, Marcel Amont, les Compagnons de la Chanson etc… On célèbre à la fois des retrouvailles avec des artistes devenus rares dans les bacs de CD et une première opération commerciale dans l’univers numérique destinée en priorité aux seniors.

Chevalier, Belle ou Amont sur disque dur

Cette rentrée, Universal met en ligne et en vente 104 e-albums de Maurice Chevalier, Francis Lemarque, Catherine Sauvage, Marie-Paule Belle, Marcel Amont, les Compagnons de la Chanson etc… On célèbre à la fois des retrouvailles avec des artistes devenus rares dans les bacs de CD et une première opération commerciale dans l’univers numérique destinée en priorité aux seniors.

On avait l’impression, jusqu’à présent, que les catalogues de disques disponibles au téléchargement légal n’avaient pas de mémoire. Ou, plutôt, qu’ils ne connaissaient pas grand-chose avant les années 1970, à moins que l’on cherche exclusivement les chansons des grands maîtres, de Brassens à Gainsbourg. Mais, pour les autres, on ne trouvait que les mêmes compilations rabâchant en général la même douzaine de grands tubes. Et une bonne partie du patrimoine de la chanson française est affreusement mal distribuée par les canaux digitaux.

Voici que cela change cette rentrée, avec la mise sur le marché par Universal ce 1er septembre 2008 de 104 albums, soit 1500 titres, de dix artistes : Maurice Chevalier, Francis Lemarque, Catherine Sauvage, Marie-Paule Belle, Marcel Amont, les Compagnons de la Chanson, Eddie Constantine, Pia Colombo, Jacques Douai et Ginette Garcin. Beaucoup de ces e-albums sont même virtuellement inédits depuis le vinyle : des 33 tours live d’origine n’ont jamais été reportés et des centaines de chansons sont regroupées en volumes chronologiques. Pour certains artistes, il n’y a même parfois plus d’enregistrement disponible sous forme physique, sauf reliquat de quelques CD chez des disquaires. Car le marché du disque s’est effondré aussi dans ces "niches" où les seniors représentent une grande part de la clientèle.

Ces 104 nouveaux albums constituent l’intégrale de ces artistes sur des labels de l’empire Universal (Philips, Polydor, Fontana, Polydor, Disc’AZ, Bam, Festival, Decca, Vega, Mercury, Bel Air) de la fin des années 1940 à l’orée des années 1980. Au programme, stars de la variété (quatorze albums de Marcel Amont, sept des Compagnons de la chanson, quatre de Ginette Garcin…), maîtres de la Rive gauche (dix-huit albums de Catherine Sauvage, seize de Jacques Douai…) et incarnations de la grandeur éternelle de la tradition parisienne (neuf albums de l’immense Francis Lemarque)…

Plus disponible depuis belle lurette

L’opération pourrait ramener au jour les qualités d’écriture de Marie-Paule Belle, dont les cinq albums en studio (de Ça m’est égal en 1973 à Patins à roulettes en 1980) ne sont plus disponibles depuis belle lurette. Ou bien la richesse étonnante du répertoire de Maurice Chevalier, touche-à-tout gourmand qui a chanté tous les genres, tous les auteurs et tous les grands compositeurs du demi-siècle (quatorze e-albums de 1948 à 1965). Sans parler d’une possible rencontre entre la nonchalance "punchy" d’Eddie Constantine et de la génération des fans de Bénabar, ou de la nécessaire réhabilitation de Pia Colombo, immense interprète de chanson poétique au temps des yé-yé.

Le prix est nouveau, aussi : 6,99 € l’album, contre 9,99 € pour un album "normal", même si la chanson vendue au détail reste à 0,99 €. Et on annonce pour la fin de l’année des opérations commerciales pionnières de vente d’intégrales numériques. Le prix n’en est pas encore fixé et son niveau passionnera les professionnels : l’intégrale numérique est à la fois un fantasme et un tabou de l’industrie musicale, qui n’a jamais encore osé la proposer pour des artistes français, malgré les tentations – et les annonces – de ces dernières années dans plusieurs labels.

Ce projet "Héritage" ne s’annonce pas comme un feu de paille : après ces dix premières parutions, trois intégrales sortiront chaque trimestre, "pendant plusieurs années", promettent les promoteurs du projet. On annonce déjà les enregistrements Decca de Fernandel, le répertoire Philips et Disc’AZ de Zizi Jeanmaire et Georgette Lemaire, le rassemblement des enregistrements Véga, Bam, Festival et Musidisc de Mistigri, les disques Bam et Barclay de Francesca Solleville… Et, prochainement, un site sera ouvert avec biographies, discographies et commentaires accompagnant ces intégrales.

Outre la délectation des passionnés de chanson française artisanale, la sortie du catalogue Héritage révèle une mutation dans l’attitude des majors quant aux public des seniors – dans la musique populaire, cette catégorie commence à peine à cinquante ans. Depuis la naissance du marché numérique, les hommes de marketing ont fait porter tous leurs efforts sur le public des jeunes adultes. Maintenant, ils se rendent compte que l’on peut avoir plus de quarante, voire plus de soixante ans, disposer d’une connexion haut débit et d’un lecteur MP3 assez vaste pour accueillir 300 chansons de Maurice Chevalier ou dix heures d’enregistrements de Catherine Sauvage. Ce pourrait être un des événements de la rentrée numérique : la réconciliation de la mémoire et de la modernité, la réconciliation de la vaste tradition de la chanson française et de la culture iPod.

 Ecoutez un extrait de

de Marie-Paule Belle

 Ecoutez un extrait de

de Maurice Chevalier

 Ecoutez un extrait de

des Frères Jacques