Davy Sicard, chants d’éveil

La mort d’un être cher ne génère pas que du chagrin. Elle peut aussi rendre du sens à la vie, ouvrir les yeux, donner une conscience aiguë de l’essentiel. C’est le message que porte en filigrane l'album de Davy Sicard, Kabar, le fil rouge reliant entre elles les chansons de sa nouvelle production. Rencontre.

Kabar, nouvel album

La mort d’un être cher ne génère pas que du chagrin. Elle peut aussi rendre du sens à la vie, ouvrir les yeux, donner une conscience aiguë de l’essentiel. C’est le message que porte en filigrane l'album de Davy Sicard, Kabar, le fil rouge reliant entre elles les chansons de sa nouvelle production. Rencontre.

Un vendredi de septembre, en fin d’après midi, Davy Sicard est à Paris. Il a laissé derrière lui son île, la Réunion. Obligations professionnelles obligent. Ces jours-ci sont réservés à la préparation, avec ses musiciens, du tour de chant qui accompagnera la sortie de son nouvel album, Kabar. Un titre affirmant clairement l’ancrage identitaire de ce disque, chanté majoritairement en créole, où courent souvent, à visage découvert ou souterrain, la pulsation et l’âme du maloya, "la" musique fondamentale de la Réunion.

Le mot "kabar", à la base un terme malgache signifiant "réunion" ou "discussion", désigne "une soirée au cours de laquelle on va danser, chanter maloya", explique Davy Sicard, né d’un père malgache et d’une mère réunionnaise en région parisienne, mais qui depuis son enfance a quasiment toujours vécu sur l’île. Il utilise le terme "kabar" en en prolongeant le sens. "Cela veut dire pour moi aussi une occasion de s’éveiller à des choses. A travers cet album, je veux rendre hommage à la vie, à des gens. Le mot kabar s’est donc imposé, naturellement."

L’album "raconte l'histoire de quelqu'un qui vient de connaître le décès d'un proche dans sa famille". Cette épreuve va lui "ouvrir les yeux sur la vie et ses réalités". "Ouvrir les yeux…" : ce sont des maîtres mots chez Davy Sicard, qui bien qu’il ne fasse pas du maloya traditionnel, se sent nourri de sa sève. "Le maloya m’a aidé à sortir de ma grotte" déclare le chanteur, évoquant sa timidité d’antan.

Ouvrir les yeux

Davy Sicard aime que ses chansons portent des enseignements. Telle que Kafouyaz par exemple, un des titres forts de Kabar. "Avec celui-là, je vais sans doute provoquer des réactions à la Réunion. Je dis que le kaf [le noir] est mal loti. Et ça, il ne faut pas trop le dire, ça peut créer une certaine gêne. La Réunion est une terre de métissage réussi, mais c’est un fait aussi qu’il y a une sorte de hiérarchie entre les communautés et pour les kafs, aujourd’hui comme hier, rien n’a vraiment changé. Ils sont toujours en bas. J’ai envie de faire réagir sur cette question. Dans mes veines, il y a du sang malgache, africain, indien, européen, donc je n’attaque personne, je ne parle pas contre quelqu’un, je parle pour le kaf".

S’il aime ouvrir l’esprit de ceux qui l’écoutent, Davy Sicard se laisse lui-même volontiers embarquer par les mots des autres, des mots ouvrant des pistes de réflexion, des mots charriant de vives émotions. Des voix qui tiennent en éveil. Il aime citer ce livre par exemple, dans lequel il s’est plongé un jour, avec délectation, Chasseurs de Noirs écrit par l’auteur réunionnais Daniel Vaxelaire*. "C’est un roman historique superbement écrit que m’a offert ma mère". Il évoque la traque des esclaves fugitifs à la Réunion au XVIIIe siècle, notamment à travers le témoignage de Guillaume Brancher, un de ces chasseurs féroces, qui finira condamné à mort. "Dès que j’ai ouvert ce livre, c’était parti ! Il y a des moments difficiles dans ces pages. Mais je suis tellement curieux d’histoire et en particulier de celle de la Réunion que je ne pouvais pas m’arrêter. Une fois que je suis dans l’assiette, je mange. Ce qui était troublant, c’est que plus j’avançais dans l’histoire, plus je retrouvais des choses, des sentiments, des visions de la vie que j’avais chantés."

S’il devait conseiller un seul livre à ses amis, ce serait sans doute celui-ci. S’il devait leur proposer un disque, probablement qu’il leur parlerait d’Alain Péters. Clochard céleste, poète décalé et marginal, Alain Péters est décédé le l2 juillet 1995, détruit par l’alcool. Avant de partir, il avait eu le temps de participer au renouveau du maloya à la Réunion, s’était illustré dans les groupes Caméleon et Carrousel qui eurent un rôle marquant dans ce mouvement amorcé à la fin des années 1970. Il avait composé des mélodies, écrit des chansons d’une poésie brûlante qui lui survivent. "Il a éclairé beaucoup de gens à la Réunion. Il fait clairement partie des références locales. Il m’est arrivé de le chanter sur scène, notamment sa chanson testament Rest’ la maloya, pour moi un titre aussi important que What’s Going on de Marvin Gaye."

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* Editions Orphie , Collection/Autour du monde) 1982

Davy Sicard Kabar (Up Music/Warner) 2008
En tournée française et en concert à l'Européen à Paris le 23 octobre 2008