William Sheller, l'ornithorynque

Avec Avatars, son dernier album, le musicien polymorphe William Sheller signe une œuvre imaginaire et plastique, aux fantasmes littéraires, dans laquelle il explore des mondes virtuels. Rencontre avec un artiste singulier, humble et passionné.

Avatars, le nouvel album

Avec Avatars, son dernier album, le musicien polymorphe William Sheller signe une œuvre imaginaire et plastique, aux fantasmes littéraires, dans laquelle il explore des mondes virtuels. Rencontre avec un artiste singulier, humble et passionné.

Depuis plus de trois décennies, William Sheller échappe aux définitions et repose la question de ses identités musicales : artiste protéiforme qui aux sentiers de la gloire, préfère les chemins de traverse, aux destins convenus, la magie de l’inattendu. Le titre de son dernier opus, Avatars, cristallise le destin d’un humble aventurier, qui traîne ses notes en terres improbables, aiguillé par ces caps, exigence et sincérité.

Selon le Petit Robert, le premier sens du mot "avatar" signifie "dans la religion hindoue, chacune des incarnations du dieu Vishnu". C’est pourtant la deuxième occurrence, au sens de "métamorphose, transformation", telle qu’employée par Alfred de Musset au XIXe siècle que privilégie William Sheller. En fait, il joue surtout de l’interprétation actuelle, née avec le web, qui désigne comme "avatar" l’"identité numérique", alter ego virtuel d’un être réel. "J’utilise Internet depuis 1992", explique l’alerte jeune homme de 62 ans. "Je parcours ses pages, côtoie des horizons, explore les myspace et contemple la vie des gens. Le monde entier m’apparaît".

Une évidente modernité, derrière laquelle s’inscrit en creux un univers d’heroïc fantasy, donjons médiévaux, grimoires, lithographies : une savante potion de futur et de passé, de paysages cybernétiques et fantastiques. "J’ai initié une promenade à la rencontre de personnages hétéroclites qui ont des rapports entre eux, ou non", raconte l’artiste. "Châteaux, monstres, boîtes de nuit…s’y découvrent pêle-mêle. J’ouvre l’accès de mondes utopiques, un pays des merveilles, où déambuler. Las, l’être humain se révèle seulement capable de recréer ce qu’il vit".

Les limites de l’imagination ? Les pérégrinations de William Sheller entraînent pourtant l’auditeur dans un voyage où se croisent les inconsciences, un périple de matière plastique et de références littéraires, au gré duquel se devinent les ombres tutélaires des surréalistes – Prévert, Eluard, Queneau – comme le verbe précis et vivant de Colette. L’un des secrets de la recette : "J’emploie le minimum de mots pour le maximum d’images. Elles permettent à l’auditeur de forger ses propres aventures".

L'ornithorynque comme avatar

Dans cette quête du Saint Graal, seuls les auditeurs avisés ou les journalistes curieux percevront pourtant une recherche philosophique. L’initiative de William Sheller s’affirme simple variation sur un même thème ! Un album concept ? Un poil. "Avatars n’est pas calculé sur le fil comme un Melody Nelson. Il n’y a pas vraiment d’histoires, comme dans ces mondes que je parcours, comme dans Second Life. Plutôt une humeur générale, un 'machin'". Dans ce monde, il se choisit comme avatar, un ornithorynque, cet improbable mammifère-oiseau entre canard et castor : "Cet animal me ressemble. Il symbolise mon côté hybride entre éducation classique, et goût pour la chanson, la pop, le rock, la musique actuelle."

Cet album achevé, la page tournée, le point final apposé, William Sheller se souvient du bonheur à le réaliser, et du plaisir à l’écouter. La gestation, pourtant, fut douloureuse.  Aujourd’hui, réunir autant de musiciens en studio semble tâche ardue, et l’artiste s’insurge contre les nouvelles méthodes de production, ces "clics" qui déshumanisent, ces calages au millimètre qui gomment la patte du vivant, ces enregistrements instrument par instrument.

"Old school", William Sheller ? Chez lui, l’attribut sonne comme une qualité. Depuis quelques années, il a fui la capitale, son atmosphère étourdissante, ce capharnaüm de musique omniprésente ("du bruit, du bruit, du bruit !" rouspète-t-il), qui entrave le silence sur lequel s’étire l’art, pour se réfugier dans un village de Sologne.

On l’imagine alors aisément près du petit orgue en bois de l’église, revisitant les classiques – Bach, Schubert, Brahms – devant lesquels il se sent gamin, ou se laissant guider par la beauté d’une mélodie inspirée, étrange phénomène de voyance. Dans sa vie quotidienne de musicien, il a récemment travaillé avec un chœur de 1300 enfants, une activité "plus intéressante que d’aller montrer sa bobine à la télé aux côtés de Gisèle Tartempion".

Continuer à apprendre

De ses trente ans de carrière, il retire d’ailleurs un enseignement précieux : "La seule façon de tenir et d’exister dans ce métier, c’est de continuer à apprendre toute sa vie : maîtriser son instrument correctement, proprement, et bien connaître son job. Pour le fun, j’ai ainsi appris récemment la musique japonaise impériale de Cour".

Cédons, enfin, à la tentation un peu facile, de demander à William Sheller s’il est un "homme heureux" : "J’ai fait le métier dont je rêvais, sans regrets, et j’ai toujours envie d’avancer. Il faut savoir se remettre en question. Lorsque j’ai obtenu la Victoire de la Musique, j’ai eu l’impression qu’on me mettait au placard en me disant : Fous-nous la paix ! Les médailles, les honneurs, ça sclérose ! Je veux juste toucher les gens aujourd’hui. Dans cent ans, je m’en fous, je serai mort. Je ne veux pas finir en bronze dans un square, avec un pigeon qui me fait caca dessus !" Belle leçon de vie.

 Ecoutez un extrait de

William Sheller Avatars (Mercury/Universal) 2008