La créolité selon Mélissa Laveaux

En moins d’un an et une poignée de concerts, Mélissa Laveaux est devenue l’une des coqueluches de la scène folk-blues parisienne. Son nom circule telle la promesse de lendemains qui chantent autrement. Retour sur le parcours de cette Canadienne d’origine haïtienne, à l’heure de la parution de son premier disque intitulé Camphor & Copper.

 

"Je commence à aimer Paris… Tous mes amis m’ont dit que cela prendrait un peu de temps.” Sirotant son thé noir dans un bar branché de Pigalle, Mélissa Laveaux revient sur le conte de fée qui lui a permis de venir s’installer dans la capitale française. C’était en décembre 2007. Juste après l’obtention de son diplôme en Ethique et Société à l’université d’Ottawa, la jeune femme de 23 ans remporte, dans la catégorie musique, la Bourse de talents de la Fondation Lagardère et signe dans la foulée avec le label No Format. Ce qui lui donne la possibilité d’enregistrer un premier album officiel, Camphor & Copper, dont la moitié des thèmes sont issus du disque autoproduit qu’elle avait pu réaliser au Canada. La chanteuse dreadlockée a d’abord beaucoup tourné outre-Atlantique, à commencer par les soirées de son campus où elle est repérée par son futur partenaire, le percussionniste Rob Reid. Ensemble, ils se produisent dans tous les clubs du pays et le prestigieux Jazz festival de Montréal les programme à deux reprises.

Fille d’enseignants haïtiens qui ont fui la dictature pour s’installer sous des latitudes plus septentrionales, Melissa – née à Montréal – reçoit de son père sa première guitare quand elle a à treize ans. Elle l’apprend en autodidacte, développant une manière toute singulière de s’accompagner, quelque chose de percussif pour briser “la monotonie des accompagnements basiques”. Ce sens de la ponctuation, de l’accentuation, convient à sa voix tendrement voilée, à sa manière de phraser, légèrement décalée. “Dès que cela semble bizarre, c’est qu’il faut y aller. D’où mes accords et métaphores un peu étranges.” Ce style particulier donne tout son cachet à Camphor & Copper, une collection de chansons teintées de blues aux arrangements aussi sophistiqués que dépouillés. Du folk art brut, pur et épuré.

Tordre les mots

 

Entre Melissa et la musique, l’histoire remonte à l’enfance, lorsque sa mère fredonnait des airs des Compagnons de la chanson, de Martha Jean-Claude en lui tressant les cheveux, ou que son père écoutait Kassav, Georges Brassens, Maurice Sixto, le grand conteur haïtien. De tous ceux-là, elle a gardé un goût prononcé pour la langue : “J’aime tordre les mots, l’élasticité des sons, les langues qui chantent. Ma fascination actuelle, ce sont les langues tonales. En Afrique, 80 % des langues sont tonales, et je pense que c’est cela qui a permis au créole de devenir une langue poétique, pleine de métaphores. Un même mot peut avoir plusieurs sens. Sur son disque, elle passe du créole au français, sans oublier l’anglais, sa première langue.

Si elle s’est construite en écoutant les grands noms de la variété internationale à la radio, “tard le soir”, elle s’est ensuite branchée sur les fréquences alternatives pour y découvrir d’autres voix : la Brésilienne Adriana Calcanhotto, l’Américaine Erikah Badu, la Britannique Martina Topley-Bird, la Mexicaine Lhasa ou la Canadienne Joni Mitchell… Beaucoup de femmes, “mais pas que”, pour celle qui anima une émission pour la radio du campus “sur la musique, la vie des femmes et le monde”. Curieuse avant tout, Mélissa Laveaux va ainsi chercher au-delà de la musique. “Quand tu écoutes Billie Holiday, tu te doutes bien qu’il y a un destin derrière”, explique-t-elle.

Les plis d’une identité multiple

 

Dans ses textes doux-amers perce un indéniable sentiment de tristesse. “Quand je suis triste, j’écris une chanson. Je l’ai souvent été… Comme tout le monde”, reconnait la chanteuse. Le titre de son album, Camphor & Copper, est tout en symbolique : le camphre et le cuivre, deux substances aux vertus curatives si on les utilise avec parcimonie, dangereuses si on en abuse. “Comme l'amour.” Son répertoire est ainsi fait : des chansons d’amour, d’amitié aussi, ancrées dans la réalité. “Quand j’écris, c’est toujours pour répondre à quelqu’un. Pour ma mère par exemple, je m’adresse en créole.” On lui fait remarquer une présence appuyée dans ses textes du voyage et de l’eau. Elle acquiesce : “L’eau, c’est 80 % du corps, c’est la vie, une matière qui se prête aisément aux métaphores. Quant au voyage, il est pour moi synonyme de partage, d’histoires, de vies. Je suis comme une éponge, je m’en inspire.”

Tout cela résonne en creux de ce premier album, dans les plis de l’identité multiple de cette artiste qui n’est retournée qu’une fois sur l’île de ses origines, lorsqu’elle avait douze ans. Sa créolité ressurgit désormais naturellement, à son insu, élément d’un matériau composite composé par ses soins. Les deux reprises qui figurent sur l’album montrent d’ailleurs l’étendue du champ de ses investigations intimes. “De Eartha Kitt à Elliott Smith, il y a tout ce qui a pu m’inspirer. La première porte toute la difficulté d’être femme, particulièrement dans les années 50. Le second se confie avec tristesse, sans jamais pleurnicher ou sombrer dans le mélodrame.” Totalement réinvesties, terriblement actuelles, leurs paroles creusent de profonds sillons, ceux sur lesquels chemine cette nouvelle voix à suivre de près.

Mélissa Laveaux Camphor & Copper (No Format/Universal) 2008
En concert à Paris le 18 décembre 2008 à la Boule noire