Docteur Magic, Mister Malik

Enregistré il y a deux ans, mais paru seulement maintenant en raison d’un problème de label, Saoule signe la fin d’un cycle : celle du Magic Malik Orchestra en quintette. Proposé en deux albums (deux "faces"), cette œuvre propose les deux versants du flûtiste : un côté "chanson", intuitif et dans l’émotion, et un autre consacré à son travail de longue haleine sur les XPs, langage inventé.

Nouvel album Saoule

Enregistré il y a deux ans, mais paru seulement maintenant en raison d’un problème de label, Saoule signe la fin d’un cycle : celle du Magic Malik Orchestra en quintette. Proposé en deux albums (deux "faces"), cette œuvre propose les deux versants du flûtiste : un côté "chanson", intuitif et dans l’émotion, et un autre consacré à son travail de longue haleine sur les XPs, langage inventé.

RFI Musique : Pouvez-vous nous expliquer ce que sont les XPs ?
Il s’agit d’une musique à contraintes : les compositions dénommées "XP" s’inscrivent dans un système formel qui propose une définition précise de chaque élément (rythmique, harmonique…). Tous les morceaux d’une même série s’inspirent de ces postulats de base, émis avant d’entamer chaque cycle de travail. Ainsi, sur cet opus, les "hard XPs" refusent toutes valeurs rythmiques inférieures à la noire, privilégient les subdivisions du temps en double et les tempos très rapides. Les mélodies s’y affirment modales, sans chromatisme, et donnent la carrure du morceau, constitué d’harmonies en triades majeures et mineures. Grâce à ces règles fixées, je suis un objectif : m’approcher, à ma façon, du hard bop. Toutefois, les "hard XPs" constituent seulement une parenthèse dans mon travail.

La première "face" se compose de bribes de vie et de chansons. La deuxième essaime des hard XPs. Pourquoi avoir décidé de sortir deux disques, et pourquoi un tel découpage ?
Mon inspiration adopte deux directions : frontale, émotionnelle et sensuelle d’un côté ; artisanale et formelle de l’autre. Ce dernier axe correspond d’ailleurs plus à mes préoccupations et réflexions de musicien. Pendant une longue période, j’ai ainsi privilégié mon travail sur les XPs. Pour autant, je n’ai pas cessé mes activités de facture plus conventionnelle, les morceaux écrits sans procédé, avec pour point de départ, une simple idée rythmique ou mélodique. Ainsi de Grosse grippe, composé sous fièvre-frisson-nez bouché carabinés, ou encore Caraïbes, ritournelle sortie d’un piano lors d’une tournée. La première face regroupe toutes les pièces jamais gravées que nous jouions sur scène avec le quintette. Un aspect plus réel qui présente le discours d’un homme "dans" la société. Quant aux XPs, chaque idée se rattache à un corpus, avec des sensations déconnectées du monde du sensible. Il s’agit moins de l’œuvre d’une émotion que de celle d’un esprit. Mon travail nécessite donc, dès à présent, deux faces.

Pourquoi avoir créé de tels systèmes ?
Je tire ces dogmes, établis arbitrairement, d’une réflexion de plusieurs années sur la théorie et sur la musique elle-même : un ensemble de paramètres qui répond à une recherche esthétique, philosophique, et vise des objectifs précis, sans être explicitement formulés. D’ailleurs, chaque musique naît d’une restriction de liberté qui peut être dite, mais pas forcément "divulguée". Sous la pierre, se dissimule toujours un acte conscient.

Que vous a enseigné ce travail ?
Serait-ce si terrible si je répondais : "rien !" ? J’ai appris à le faire, voilà tout. L’envie de soutenir ma musique par un système quel qu’il soit, vient d’une volonté de justification de mes prises de liberté. Moi qui n’ai jamais suivi d’apprentissage sur l’improvisation et ai toujours évolué seul, il a fallu que je trouve un modèle théorique auquel me référer, un fondement qui redéfinisse la tonalité, le rythme, l’espace.

Avec le langage "mathématique" des XPs, n’avez-vous pas peur de vous couper de l’émotion ?
L’art en général et la musique en particulier possèdent la qualité intrinsèque de véhiculer des émotions. Selon moi, s’y impliquer émotionnellement peut parfois faire obstacle à ce qu’elle-même transporte. Je ne vais pas être mélancolique, sous prétexte que le morceau me paraît faire passer un tel sentiment.  Pour autant, cela ne signifie pas que l’on n’est pas réceptif aux émotions transmises par l’art en tant qu’interprète. Même sur des bases très abstraites, très formelles, je ne doute pas du potentiel émotionnel de la musique, à partir du moment où l’art est réalisé avec dévotion et implication. Feldman, un compositeur très minimaliste, me touche ainsi de façon fantastique. Par ailleurs, les émotions éprouvées en tant que musicien sont très différentes de celles ressenties en tant qu’auditeur. Dans les deux cas, je n’ai pas la même identité : parfois, j’éprouve un pied incroyable à écrire des morceaux que je n’écouterais même pas. L’auditeur vient écouter de la musique pour défendre SES idées. A partir du moment où l’on décide qu’il y aura un public, il faut accepter que le spectateur fasse partie de l’œuvre et donc du processus.

Chez vous, le sens de la mélodie, palpable dans la première face, se coupe-t-il forcément de l’expérimentation ?

Cette distinction s’est ainsi exprimée en moi. Pendant un moment, j’ai eu du mal à concilier les deux univers et à me positionner entre ces deux pôles. J’essayais d’injecter chaque partie l’une dans l’autre. J’assume maintenant beaucoup plus facilement mes prises de position.  Ma première face tire ses notes d’expériences tangibles, mais les XPs constituent aussi du vécu. Pour moi, l’une n’est pas mieux que l’autre. Un versant fonctionne juste plus facilement sur le public et sur les agents, car il fait appel à plus de repères.

Vous sentez-vous définitivement appartenir au mouvement jazz, genre aux repères actuels flous ?
Bien sûr ! Comment pourrais-je d’ailleurs me sentir appartenir à une autre école (philosophique et culturelle) ? Ma musique en comporte tous les ingrédients, comme ce partage entre esprit de recherche et ancrage populaire. Je continue d’éprouver une admiration sans borne pour le jazz et ces mouvements radicaux, car ils représentent souvent un sacrifice total. Tu as une place dans la société dans laquelle tu n’as aucune perspective particulière, et en plus, tu te consacres à une forme d’expression qui n’a aucun avenir, car dirigée vers aucun compromis pour le "client". Il n’y a pas de spéculation sur l’échange de ton art, sur sa potentielle consommation par un public, aucun retour sur investissement ! Le système entier est aujourd’hui complètement dénaturé, à cause d’échanges faussés par la spéculation. Je trouve cela lamentable. Si la nature faisait de même, elle nous aurait supprimés depuis longtemps. Le retour par rapport à la merveille qu’elle a su créer est pour l’instant nul. Avant, lorsqu’ on était jeunes, à 19-20 ans, on pouvait se jeter à corps perdu dans la musique, juste sur les bases d’un groupe. On pouvait vivre de notre jeu, car dans la société, il y avait de la place et des infrastructures pour lui. Maintenant, il n’y a d’espace que pour l’argent, parce que, justement, il n’y en a plus. 

 Ecoutez un extrait de Caraïbes

 Ecoutez un extrait de XP 9 / Giant steps Magik Malik Orchestra Saoule (Label bleu/Harmonia Mundi) 2008