Erik Truffaz, trompettiste voyageur

Trompettiste suisse désormais installé en Bourgogne, Erik Truffaz provoque les pessimistes en publiant en période de crise et de vaches maigres Rendez-vous, un triple album aux allures de carnet de voyages. Composé au fil de ses récentes rencontres, Rendez-vous évoque Paris, Bénarès et Mexico. C´est dans les bureaux aseptisés de la major EMI qu´il nous attendait pour une interview forcément un peu "jet-laggé".

De Bénarès à Mexico, en passant par Paris

Trompettiste suisse désormais installé en Bourgogne, Erik Truffaz provoque les pessimistes en publiant en période de crise et de vaches maigres Rendez-vous, un triple album aux allures de carnet de voyages. Composé au fil de ses récentes rencontres, Rendez-vous évoque Paris, Bénarès et Mexico. C´est dans les bureaux aseptisés de la major EMI qu´il nous attendait pour une interview forcément un peu "jet-laggé".

RFI Musique : Publier aujourd´hui Rendez-vous (un triple CD, vendus séparément ou en coffret), c´est un caprice, un coup de poker, une poussée d´optimisme ou de la provocation ?
Erik Truffaz : J´avais envie de me libérer du format habituel des albums, de produire des enregistrements plus resserrés. Je pense que j´ai intuitivement pris en compte des paramètres artistiques et économiques. Le fait que je vive désormais en Bourgogne, entre Paris et la Suisse, près de plusieurs aéroports, dans une région que je trouve magnifique, où j´ai pu trouver à un tarif abordable une maison qui me permette d´y installer mon propre studio, n´est pas étranger à ce processus. Pouvoir travailler selon ses envies est un vrai luxe aujourd´hui.

De quoi s´agit-il ? Destination fictive ou vrais voyages ?
C´est en fait juste un peu plus complexe. Au départ, je pensais réaliser 3 albums en 9 mois. Un défi que je ne suis pas arrivé à tenir. Un disque a besoin de temps. Il faut composer, enregistrer, mixer, penser l´esthétisme de l´objet, se donner le temps de la promo. Rien de très simple, qui plus est quand on a un planning de tournées chargé. Le projet indien, par exemple, a germé au début 97 lors d´une tournée en Inde organisée par l´Ambassade de France à New Delhi. Ça a été le starter. Dans chaque ville-étape de cette tournée, je rencontrais des musiciens avec qui je me produisais ensuite. C´est à Bénarès, lors de ma rencontre avec la chanteuse Indrani Mukherjee et le tabliste Apurba Mukherjee, que j´ai ressenti les prémices de ce projet.
Avec Murcof, ce n´est pas à Mexico mais à Montreux que je l´ai croisé pour la première fois. Je ne le connaissais pas et j´ai découvert sa musique, son univers dans la continuité de ceux de Kraftwerk, Pink Floyd ou Klaus Schulze dont il pourrait être une sorte de réincarnation. Pour ce qui est de Sly Johnson du Saïan Supa Crew, c´est Georges Fernandez (EMI) qui m´a demandé si je ne voulais pas enregistrer un duo avec cet homme à la voix qui donne le beat. J´ai répondu positivement et en fait de rendez- vous, le premier avec Sly a été un lapin. Il n´est jamais venu. Quelques mois plus tard, alors que je devais répéter pour une télé, j´ai dû faire sans le batteur avec qui je travaille habituellement. Sly était dans les parages. L´occasion a fait le larron. Après, il est venu chez moi à plusieurs reprises.

Trois destinations, trois univers musicaux et autant si ce n´est plus de personnalités, n´est-ce pas déstabilisant ?
C´est sûr qu´en Inde pour ne prendre que cet exemple, j´ai été confronté comme n´importe quel musicien qui ouvre ses oreilles pour la première fois ou presque aux musiques de ce pays-continent, à une autre conception, un autre sens du temps. Il y a chez les Indiens comme un délitement du temps. Quand Indrani chante par exemple, elle le fait selon des codes et une organisation qui n´ont rien à voir avec ce que l´on est nous, Occidentaux, habitués à pratiquer. Le temps entre chaque phrase est plus long, l´espace est autre. Même dans l´impro, les codes de la musique classique indienne ressurgissent. Pour eux, par exemple, il y a des enchaînements de notes qu´on ne peut pas jouer en montant ou en descendant la gamme, qui sont tabous en quelque sorte. Mon travail a été de m´adapter à ces codes, plutôt que de leur demander à eux de s´adapter à mes non-codes. La difficulté et l´intérêt du travail de rencontres consistent à savoir lier ces divergences. Tarana, le premier morceau du CD indien a été composé par Indrani et Apurba. J´aime la temporalité du chant indien. C´est en fait, je crois, ce que j´aimerais arriver à faire dans l´absolu car viscéralement j´aime cet espace. Ça a été une grande leçon pour moi.

Avec Sly Johnson, le travail a été autre ?
Sly m´a apporté des leçons de groove. Tout ce qu´il dit est pertinent. Qui plus est, il ne se répète jamais. Il est connecté à l´âme de la soul, à la Motown.

Le disque Paris s´ouvre sur Mr Wyatt. Un hommage à Robert Wyatt…
Oui, Je suis un grand fan de Robert Wyatt. Ce titre renvoie plus à Rock Bottom, son album solo qu´à ceux enregistrés durant la période Soft Machine, par exemple. J´aime la facture sonore de cet enregistrement. Je trouvais qu´on s´en rapprochait sur ce titre d´où l´appellation. Mais les titres parfois n´ont pas plus de sens que ça. Addis Abeba est un morceau un peu dub pas vraiment éthiopien. Lors d´un voyage en avion, j´ai survolé la ville, le nom m´a plu, c´est tout.

Sur ce CD vous créditez le trompettiste Jon Hassell pour les arrangements de Nature Boy. Vous avez collaboré ?
Non, en fait j´ai juste repris son arrangement, d´où le crédit.

Avec Murcof, comment avez-vous élaboré ces trois titres ?
Murcof, c´est encore un autre profil. Lui c´est un compositeur contemporain issu de l´école classique si je peux me permettre. Tout est soigné, précis. Le CD est baptisé Mexico pour rester dans l´idée premières des villes, mais le travail évoque plus à mon goût, le désert de la Basse Californie dont il est originaire. Nous avons dans un premier temps travaillé à distance. J´ai enregistré des bribes de morceaux qu´il a écoutés et aimés. Ensuite, on a travaillé par échange de fichiers numériques via le net, avant de se retrouver chez moi où l´on a finalisé le tout en quatre jours.

On peut aussi lire sur ordinateur, deux concerts à emporter. De quoi s´agit-il ?
C´est une sorte de bonus, un concept imaginé par des copains : la Blogothèque. Il s´agit de titres enregistrés en live dans un endroit inopiné. Là, c´est dans une rue du XIIe arrondissement de Paris.

D´autres Rendez-vous sont-ils déjà inscrits sur votre agenda ?
Pas vraiment. Je sais que j´en ferai d´autres. C´est un projet ouvert sur le futur. Par contre, un prochain album en quartet commence à s´imaginer avec comme date probable de sortie, la fin de l´année prochaine.

 Ecoutez un extrait de Yay ! (Bénarès)

 Ecoutez un extrait de Mister Wyatt (Paris)

 Ecoutez un extrait de Good news from the desert (Mexico) Erik Truffaz Rendez-vous (Paris, Benarès, Mexico) (Blue Note/EMI) 2008