<i>L’Age d’horizons</i> de Serge Lama

Dans ses thèmes et ses mélodies, le dernier disque de Serge Lama entremêle une nouvelle fois le sombre et la fantaisie. Deux facettes qui définissent bien la personnalité et la complexité du sexagénaire.  Rencontre avec un chanteur/auteur qui souffre d’être vu uniquement comme un rigolo.

Entre rire et mélancolie

Dans ses thèmes et ses mélodies, le dernier disque de Serge Lama entremêle une nouvelle fois le sombre et la fantaisie. Deux facettes qui définissent bien la personnalité et la complexité du sexagénaire.  Rencontre avec un chanteur/auteur qui souffre d’être vu uniquement comme un rigolo.

Il y avait eu une série de concerts avec grand orchestre, puis l’album Feuille à feuille et une tournée avec trois musiciens, puis ses quarante ans de carrière fêtés à Bercy, à Paris, puis quatre ans d’Accordéonissi-mots en compagnie de Sergio Tomassi. En avril 2007, Serge Lama a posé ses valises après presque neuf ans d’activité frénétique et des centaines de concerts. Et il a écrit L’Age d’horizons, nouvel album dans lequel il lance avec sa franchise toujours drue : J’arrive à l’heure où même vivre / Est fatiguant. Rêche, droit, solide, il va de la gravité à la gaudriole, du front soucieux au grand rire.

"Je suis une synthèse, résume-t-il à propos de L’Age d’horizons comme de toute sa carrière. Je suis sur la lignée de la gaieté bon enfant et franchouillarde de Maurice Chevalier et Gilbert Bécaud, et parallèlement, je suis un littéraire proche de Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré. J’ai sans doute été injustement traité parce que, même quand j’avais vingt-quatre ou vingt-cinq ans, c’était comme s’il était interdit de chanter Ma pomme ou Le Chapeau de Zozo en même temps que des chansons littéraires. Alors je suis devenu un chanteur fantaisiste, un chanteur rigolo, un chanteur un peu factice. Ma futilité d’apparence – alors que je suis exactement le contraire – a complètement occulté le nostalgique gris profond que je suis dans 80% de mes chansons."

Fou de poésie

Il est vrai que les faces A de Serge Lama ont souvent été de solides refrains populaires. Ses chansons les plus mélancoliques et les plus "écrites" se trouvant reléguées en face B. "Ce n’est pas moi qui choisis les faces A mais les maisons de disques. Et même, en 1969, Une île est passé de la face A à la face B parce que Guy Lux l’avait exigé. Il voulait passer dans son émission C’est toujours comme ça la première fois, qui était la face B, et la maison de disques l’a suivi. Il avait raison parce que, soudain, on s’est mis à vendre trois ou quatre mille 45 tours par jour, ce qui ne m’était jamais encore arrivé. "

Pour cet album, il ne cache pas qu’il aurait préféré voir sortir en premier single D’où qu’on parte, grave réflexion sur les fins dernières de l’homme et sur la fugacité de nos destinées –D'où qu'on parte / Les dieux seuls resteront immortels / D'où qu'on parte / D'un tel qu'on fut on restera Untel / Avance ! Vieil ovale / Avance ! Vieux fœtus / Du berceau à la gloire, de la gloire à l'humus. Mais c’est Les Hommes et les femmes, avec sa rythmique manouche enlevée et son accordéon étourdissant, qui a été choisi pour lancer la promotion du disque – Les femmes aiment les roses / Les hommes aiment rêver / Les femmes aiment des choses / Qu' les hommes aiment trouver.

C’est une note tenue dans sa carrière : on oublie volontiers que l’auteur Serge Lama est un fou de poésie, un littéraire qui se saoule des plus beaux mots de la langue française. Ainsi, dans Grosso modo, il se lance dans un zapping de notre patrimoine poétique (Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / Mignonne, allons voir si la rose / Frères humains qui après nous vivez / N'ayez le cœur contre nous endurci) après un tableau saignant de notre époque : Dieu est mort, Sartre aussi d'ailleurs / Heidegger et le nihiNietzsche / Cette philosophaille kitsch / Qui a plus de tête que de cœur / Voilà ce qu'en gros nous expliquent / Les penseurs de la République / C'est notre espoir, c'est notre Eldorado/Grosso modo.

"Graphomane"

Pourtant, il récuse l’idée qu’il ne serait qu’un poète égaré en chanson : "Je suis un chanteur de variétés", insiste-t-il. Mais pas "show-biz". "Je suis un peu fantaisiste, un peu tragique. Pour un spectacle complet, il faut tout cela entre le rigolo, le sourire, le rire parfois un peu gras – une once de vulgarité est nécessaire, au même titre que l’ail est nécessaire dans certaines cuisines." Il assume donc volontiers tout ce que les arbitres du bon goût lui ont reproché depuis des décennies, tout en rappelant qu’il y a toujours une féroce gravité sous ses chansons les plus futiles. "Il y a ce fond d’ennui et de tristesse sous la gaieté apparente. Femme, femme, femme, c’est quand même l’histoire de deux mecs qui s’emmerdent dans leur vie."

Il se souvient qu’il doit la gloire des P’tites Femmes de Pigalle, en 1975, à une intuition géniale du compositeur Jacques Datin, à qui il avait confié le texte plutôt qu’à son vieux complice Yves Gilbert. "Yves aurait composé un drame. Il n’aurait vu qu’un type triste, ça ne l’aurait pas fait rire de lire "Un voyou m’a volé la femme de la ma vie". Datin est tout de suite parti dans une chanson gaie. Hélas, il n’a pas vécu assez pour voir quel succès ça a été." Serge Lama est aujourd’hui très fier d’une petite chanson érotique de son nouveau disque, Objets hétéroclites, qui évoque toute une panoplie de sex toys. "Je me suis régalé, je l’ai écrite pour les mots, en évitant tous les clichés."

L’écriture est au centre de sa vie. Il se dit franchement "graphomane". "J’aurais pu enregistrer quatre albums, cette fois-ci !" Pourtant, il produit finalement assez peu. Ses chansons lui ressemblent tant que beaucoup de ses confrères n’imaginent pas qu’il pourrait leur en donner. "Ils croient que, si je ne les chante pas, c’est que ne les croit pas bonnes." Ses interprètes sont donc rares, à l’exception notamment d’Enzo Enzo, pour qui il a écrit avec Daniel Lavoie. Mais il a tant besoin de scène que ses textes y trouvent une vie riche et abondante. Deux rendez-vous, donc : en mars prochain, une petite tournée d’échauffement, avant le début de son grand tour de la francophonie qui durera plusieurs saisons, à partir de l’automne 2009.

 Ecoutez un extrait de

Serge Lama L’Age d’horizons (Warner) 2008
En concert les 16 et 17 décembre 2009 au Palais des Congrès, à Paris.