Le virage urbain d’Anggun

Changement de cap pour Anggun. Trois ans après Luminescence, la chanteuse d’origine indonésienne signe son retour avec Elévation. Un disque aux sonorités r’n’b concocté avec le tandem de producteurs hip-hop Tefa et Masta (Diam’s, Rohff, Sinik, Kery James). Résultat, douze chansons aux ambiances éclectiques et léchées, entre chanson et ambiances urbaines. Rencontre.

Elévation

Changement de cap pour Anggun. Trois ans après Luminescence, la chanteuse d’origine indonésienne signe son retour avec Elévation. Un disque aux sonorités r’n’b concocté avec le tandem de producteurs hip-hop Tefa et Masta (Diam’s, Rohff, Sinik, Kery James). Résultat, douze chansons aux ambiances éclectiques et léchées, entre chanson et ambiances urbaines. Rencontre.

RFI Musique : Elévation marque un nouveau tournant dans votre carrière avec un virage r’n’b, musiques urbaines…
Anggun : En presque dix ans de carrière, j’ai exploré pas mal de styles musicaux. A mes débuts, en Indonésie, j’ai même joué dans un groupe de hard-rock. En France, je suis passée à la pop et à la chanson. J’ai adoré le dernier album de Nelly Furtado, elle nous a énormément inspiré. C’est l’exemple parfait d’une collaboration réussie entre une chanteuse pop et un producteur hip-hop (Timbaland, ndlr). Mais en aucun cas nous ne cherchons à faire du Nelly Furtado bis. L’idée n’était pas de faire de moi une nouvelle chanteuse r’n’b. Le plus important était de travailler avec des producteurs de hip-hop. C’est un univers dans lequel je n’ai jamais voyagé, sinon ponctuellement, pour des duos sur scène ou avec DJ Cam.

Justement, en quoi diffère le travail avec un producteur de variété et un producteur hip-hop ?
C’est la première fois que je vais dans un studio où il n’y a pas de musiciens. On n’a pas affaire à un pianiste ou à un guitariste pour écrire des chansons ; mais à des échantillonnages musicaux et des samples. Je n’avais pas l’habitude d’écrire dans un espace sonore, entre guillemets, froid. Finalement, ça m’a plu de pouvoir imaginer une mélodie, une composition à partir d’une boucle et d’un simple climat. Tefa et Masta sont des créateurs d’ambiances, on travaillait sur les couleurs, les rythmes, on essayait de combler des espaces avec des mélodies assez accrocheuses sans être racoleuses. J’étais un peu perdue au début, mais je voulais justement bousculer mes habitudes, balayer certains automatismes.

Comment s’est déroulée la collaboration avec le tandem Tefa et Masta ?
Je ne m’imaginais pas que ce serait aussi facile, convivial et "normal". Comme beaucoup de monde, j’avais certains préjugés sur l’univers du rap. J’en avais même une image assez erronée. Quand je venais au studio avec mon armada d’amis gays, ça les a un peu déstabilisés au début. Le rap, c’est quand même un univers assez macho, on parle difficilement d’amour, on livre peu ses sentiments. En studio, on a beaucoup rigolé, ils n’ont rien de "bad boys". Ils ne mangent pas du fast food mais du slow food, ils appellent souvent leur maman... Tefa, quand je l’ai vu la première fois, m’a parlé d’Aznavour, de Renaud, de chanson française. Il ne m’a pas tout de suite parlé de Rund DMC ou des Beastie Boys ! Tous les deux ont même une culture musicale assez variété. Ils sont très complémentaires. Masta parle peu, Tefa, c’est tout le contraire, c’est un marrant. Tous les deux sont de gros bosseurs. J’ai même fini séquestrée (rires).

C'est-à-dire ?
Masta, c’est un monstre de perfection, il tétanise beaucoup de chanteurs par son exigence. Avec lui, les séances sont interminables. En général, je boucle une chanson en trois heures. Là, en cinq heures, je n’avais même pas terminé. Il m’a imposé une rigueur de travail incroyable. Et à un moment, comme j’étais enceinte et chargée d’hormones, j’ai fugué. Le lendemain, il m’a séquestrée avec une chaise coincée de l’autre côté de la porte (rires).

Vous aviez déjà écouté le travail de Tefa et Masta pour d’autres rappeurs ?
Durant l’enregistrement d’Elévation, Kery James enregistrait son album A l’ombre du show business. A chaque fois, il me faisait écouter ses morceaux. J’étais touchée par la qualité de son travail et de sa plume. Son album me fait pleurer, au sens propre du terme. Aucun disque, tous styles confondus, ne m’a procuré de telles émotions. Pour moi, c’est une révélation. Ils possèdent une écriture que j’aurais adoré avoir pour mes albums précédents.

Selon vous, le rap ne serait pas reconnu en France à sa juste valeur …
Gainsbourg considérait la chanson comme un art mineur. Beaucoup de rappeurs me disent: "dans cet art mineur, nous sommes une minorité, on n’est pas vraiment considérés". Or, pour moi, dans la chanson française, le rap représente le courant musical le plus excitant, le plus créatif, et le plus poignant aussi.

Dans votre album, on retrouve également une chanson d’inspiration folk chantée à la guitare…
Oui, je l’ai dédiée à ma fille qui a suivi tout l’enregistrement du disque bien au chaud dans mon ventre. Je voulais lui dédicacer cette chanson dans un autre registre musical, plus dépouillé et intimiste. Je voulais aussi alterner les ambiances avec des ballades piano-voix et du rock, élargir la palette musicale comme je l’ai toujours fait depuis mes débuts.

Dans quelle mesure l’habillage musical r’n’b a-t-il fait évoluer votre façon de chanter ?
Le flow est forcément différent, les phrases sont plus courtes mélodiquement. C’est un style qui exige plus d’expressivité. J’ai également enregistré l’album en anglais et je ne chante pas de la  même manière selon la langue. J’écris toujours en anglais, malheureusement. Le français, c’est encore tout nouveau pour moi, même si je suis installée en France depuis dix ans. Et puis, je ne veux pas me priver des auteurs. J’adore le travail d’équipe, l’échange et la collaboration. Je n’ai pas envie d’être la personne qui fait tout, toute seule. J’en serais bien incapable. Pour Elévation, je me suis entourée de plumes du rap et du slam comme Tunisiano ou Julie Grignon. Dorénavant, je compte d’ailleurs travailler uniquement avec des rappeurs et des slameurs.

 Ecoutez un extrait de

avec Pras des Fugees

Anggun Elévation (Warner) 2008
En tournée au printemps 2009.