Jenny Alpha, un si joli brin de voix.

La Sérénade du muguet, tel est le titre de l’album de Jenny Alpha, une dame de cœur qui se rappelle à notre mémoire avec ses mélodies qu’elle fredonne sur le ton de la confidence. Souvenirs, souvenirs… Ça fleure bon le parfum d’antan.

Un parfum d'antan

La Sérénade du muguet, tel est le titre de l’album de Jenny Alpha, une dame de cœur qui se rappelle à notre mémoire avec ses mélodies qu’elle fredonne sur le ton de la confidence. Souvenirs, souvenirs… Ça fleure bon le parfum d’antan.

C’est une dame prévenante, qui vous invite à boire un ti punch. Comme une nécessaire mise en bouche avant d’entrer dans son univers, le vif du sujet. A 98 printemps, Jenny Alpha assure dans son rocking-chair la promotion de son nouvel album, La sérénade du muguet. Le premier depuis plus d’un demi-siècle !

Comme une renaissance à l’heure de tirer le rideau pour cette grande dame du théâtre, tout a commencé en 2000. "Jean-Pierre Meunier, un garçon charmant, m’a emmenée écouter David Fackeure au festival Jazz au fil de l’Oise. J’ai été subjuguée par son style sur la biguine. Quel sens du rythme. J’étais sûre que c’était un béké !" Eh non, ce pianiste est un Cht’i, biberonné au swing caraïbe. "Je lui ai chanté une chanson de mes débuts : La sérénade du muguet, une mélodie que j’ai écrite en référence à la grande liane blanche antillaise qui entourait le balcon de la maison de mon enfance. Ça sentait si bon. David a été conquis."

Du coup, le jeune homme lui propose de l’enregistrer pour placer ce thème sur le second volume de ses Jazz On Biguine"Mais on était tellement content du résultat qu’on a décidé de réaliser un disque complet…", se souvient David Fackeure. Pour ce faire, il enregistre la voix de Jenny en témoin, dans son petit appartement parisien, à deux pas de la fameuse rue Blomet où se tenait le plus fameux des bals nègres. "Mes parents m’avaient interdit d’y aller. Trop canaille !" C’est là qu’elle entasse désormais un siècle de souvenirs, entre photo de Robert Desnos, l’un de ses multiples amis, et une bibliothèque de beaux livres, pour cette dame de cœur qui avait des lettres. Après avoir posé les bases instrumentales, entouré de son trio et de quelques invités dont Thomas Dutronc à la guitare et Xavier Richardeau au saxophone, le pianiste reviendra chez elle pour graver son chant pour l’éternité.

Avant le théâtre

C’est peut-être ça le plus épatant : sa voix n’a guère pris de ride avec le temps ! Pour en juger, la chose est aisée puisqu’outre les huit chansons enregistrées pour l’occasion, David Fackeure fait figurer en bonus deux versions originelles, tirées d’un 78-tours Pathé de janvier 1953 où Jenny Alpha est accompagnée de l’orchestre typique de Sylvio Siobud. "A l’époque, je chantais au cabaret La Canne à Sucre car le théâtre ne voulait pas de moi. On me riait au nez quand je disais vouloir jouer Andromaque ou Célimène. Ceux-là même qui nous avaient appris le français pendant des siècles !"

On aurait voulu la cantonner aux rôles de bonniche, de potiche. Pour être née dans une famille de la bourgeoisie locale, elle avait d’autres arguments : Jenny Alpha aura eu la chance de traverser l’Atlantique dès 1929, où elle poursuivra ses études à la Sorbonne. Là même, où en 1956, elle sera du rendez-vous historique qu’est le premier congrès des écrivains noirs, aux côtés de Senghor, Richard Wright, Langsthon Hugues, Damas et bien sûr Césaire, "un ami de la famille". "Ces gens-là ont fait mon éducation, qui était avant tout occidentale. Je ne comprenais rien au langage d’Aimé plus jeune, jusqu’au jour où j’ai pénétré son univers. Une révélation." Elle jouera alors La tragédie du roi Christophe, une des pièces majeures de l’un des pères fondateurs de la Négritude.

Une amie du monde des arts

Car entre-temps, le théâtre est venu la chercher. Elle va dès lors délaisser la musique, ne se produisant qu’épisodiquement pour des concerts en toute amitié, pour brûler les planches, où elle n’a cessé de s’illustrer jusque l’année dernière, jouant aussi bien du Genêt que Sophocle, Brecht et Amadou Hampaté Ba, Shakespeare et James Baldwin… "Le théâtre a toujours été ma passion", concède-t-elle en vous regardant avec de grands yeux bleus, un brin malicieux.

Celle qui fut l’amie du monde des arts, de Cocteau, Barrault et compagnie, aura aussi été au cœur de la scène créole d’alors : le Cubain Don Baretto, "un modèle de gentillesse" avec qui elle joua dans un club de Pigalle, le sublime batteur martiniquais Sam Castendet, le Guyanais Henri Salvador quand celui-ci jouait encore en duo avec son frère André. "Il m’appelait Tifilla !" C’est aussi cela que rappelle Jenny Alpha avec cet album qu’on n’attendait plus. Dessus, elle chante juste, elle reprend des airs traditionnels, elle récite un conte, elle donne la réplique à Tony Chasseur, sur un émouvant C’est pas possible, composé par Al Lirvat. A cette exception près, tout le répertoire a été choisi par ses soins, ceux d’une "sophiscated lady", pour paraphraser l’un des classiques du jazz vocal.

Au moment de quitter ce joli brin de femme, elle propose toujours aussi attentionnée un autre verre. "Non, merci… mais justement, c’est pour quand votre prochaine tournée ?" "Attendez mes cent ans !" Promis, on sera là.

 Ecoutez un extrait de

Jenny Alpha La sérénade du Muguet (Aztec Musique) 2008