Magma, 40 années cultes

Depuis quarante ans, Magma, groupe garanti sans concession, continue d’envoyer valser les conventions. Kobaïens et Zeuhl investissent la scène du Casino de Paris du 12 au 14 mars, pour un anniversaire qui perpétue l’essence de la formation : sa révolte.  

La révolte, toujours

Depuis quarante ans, Magma, groupe garanti sans concession, continue d’envoyer valser les conventions. Kobaïens et Zeuhl investissent la scène du Casino de Paris du 12 au 14 mars, pour un anniversaire qui perpétue l’essence de la formation : sa révolte.  

Comment dit-on "joyeux anniversaire" en kobaïen ? Christian Vander, leader et fondateur de Magma, n’a pas encore élucidé la question, ni inventé les mots pour désigner l’événement dans sa langue en perpétuelle construction. La date fait-elle sens ? L’échelle temporelle terrestre ne reflète pas à l’identique la vie sur Kobaïa… Dans notre calendrier commun naissait, il y quarante ans précisément, un groupe culte, en permanente ébullition, qui devait placer le "jazz-rock progressiste" hexagonal aux premières loges de la fusion mondiale.

1967, année terrienne : le pape du saxophone John Coltrane déchire l’air de sa dernière note. Un ultime souffle qui laisse orphelin Christian Vander, batteur français de 19 ans, élève d’Elvin Jones. En lui, l’art du maître résonne si fort qu’il songe, un temps, à abréger son existence. D’un exil turinois, une révélation lui ordonne de continuer le combat. Retour immédiat à Paris en 1969 : il fonde le groupe Magma.

En pleine année "érotique", celle de Woodstock, la formation fait office d’Objet Sonore Non Identifié. Parce qu’il veut secouer une France léthargique, repue de poésie de pacotille et de variété prémâchée, Christian Vander frappe fort. Après Coltrane, le jazz ne saurait trouver de belles formes. Il élabore donc un nouveau courant : le Zeuhl, sorte de mémoire cosmique qui aurait assimilé tous les sons existants dans les profondeurs de nos esprits.

A vocation céleste et à tendance obsessionnelle, le style s’impose à la croisée du jazz, du rock et de la musique classique (Stravinsky, Carl Orff…). Les guitares s’emmêlent aux claviers (Rhodes, Moog…), la basse et la batterie tricotent d’impossibles rythmiques, enrichies d’une architecture chorale et symphonique à l’énergie dévastatrice.

De la planète Kobaïa

Pour harmoniser la création, Vander invente une langue incantatoire, réminiscence de ses rêves d’enfants : le kobaïen, issue de la planète Kobaïa, née du big bang sonore de leur premier double album éponyme. Les consonances germaniques de l’idiome, ses vertus chamaniques, les habits noirs, les allures de secte totalitariste, les accents martiaux et la transe rageuse de Vander – yeux révulsés, traits rongés par la haine – ne manquent pas de défrayer la chronique dès leurs premières prestations. Par sa transcendance qui touche au sublime et à la folie, Magma fait peur. Mais Magma fascine. Dérange. Provoque.

Au cours de sa longue carrière, le groupe se recycle à sa propre lumière, la source du dieu Coltrane, et à sa propre philosophie, cette guerre inlassable menée contre la médiocrité. Si, après 1978, elle tente des incursions du côté de la soul et du rhythm'n'blues, la musique de Magma s’écoute, par-delà les ans, comme un poème fleuve, qui dans le défilé d’une centaine de musiciens, vit surgir des symboles tels Didier Lockwood, Jannick Top, Klaus Blasquiz, Simon Goubert… et parmi la dizaine d’albums studio, chefs d’œuvre enrichis d’une pléiade de disques live, les cultissimes Mekanik Destruktïv Kommandoh (1973) et Köhntarkösz (1974). Après un temps mort dès 1983, durant lequel Vander se consacre à d’autres activités musicales comme Offering, Magma se recompose en 1996. En 2009, 40 ans après sa genèse, sa colère se nourrit encore des mêmes griefs. Au firmament des engagements, le symbole et les cymbales kobaïennes brillent encore.

Trois questions à…
Christian Vander, batteur, leader et fondateur de Magma.

RFI Musique : Quarante ans après sa naissance, le combat de Magma a-t-il encore du sens ?
Christian Vander : Kobaïa reste toujours la "terre sans les cons". En 1969, nous nous libérions d’un carcan. Aujourd’hui, nous continuons à nous affranchir de ce joug, de cette tutelle médiatique inchangée. Des journalistes me confiaient : "votre musique est extraordinaire, mais les gens ne sont pas prêts". C’est faux ! La réaction de ceux qui découvrent Magma au hasard prouve le contraire. Je ne comprendrai jamais cet ostracisme. On devrait, à l’heure qu’il est, passer sur TF1 ! 40 ans après, les choses devraient être plus swinguées, plus rapides. Je ressens toujours cette lourdeur. Nous n’avons pas la parole, et nous subissons ce que l’on nous déverse : l’intox. Les jeunes qui voulaient que ça change n’ont pas bougé, les anciens sont restés jusqu’au bout, et de nouveaux immuables les remplacent. Magma tente de secouer tout ça…

Comment votre musique a-t-elle évolué ?
Pour durer 40 ans, il fallait vraiment en vouloir. Magma aurait pu tenir trois ans, puis s’arrêter. J’étais tenté de rejoindre John Coltrane, mais je devais continuer. Ce que j’ai réalisé, quelqu’un devait le faire : Magma devait exister à travers moi ou quelqu’un d’autre. Ce groupe se nourrit donc de son cosmos intrinsèque. Il livre donc une musique qui ne touche ni aux modes, ni aux influences extérieures, mais se nourrit de la sève coltranienne. Je ne compose pas de musique, je suis EN musique, le vecteur, le médiateur d’une puissance supérieure.

Comment percevez-vous l’avenir ?
J’espère avoir assez d’inspiration pour me renouveler sans cesse et éviter les redites : une obsession qui réveille ! Je vis au jour le jour dans ce même danger, cette même urgence, et milite pour la formation d’innombrables courants Zeuhl, de groupes qui se prévalent du même combat que Magma./TD>

 Ecoutez un extrait de

Magma coffret 1969 / 2009 (Chant du monde / Harmonia Mundi) 2008
En concert les 12, 13 & 14 février au Casino de Paris (avec de nombreux invités)