Kassé Mady Diabaté, voix majuscule

Le Mali est chanceux. Terre de musiques porteuses de mémoire, il possède des voix époustouflantes. Témoin, Kassé Mady Diabaté, griot humble et pas encore reconnu à la hauteur de son talent, qui sort un quatrième album solo, Manden Djeli Kan.

Manden Djeli Kan, nouvel album

Le Mali est chanceux. Terre de musiques porteuses de mémoire, il possède des voix époustouflantes. Témoin, Kassé Mady Diabaté, griot humble et pas encore reconnu à la hauteur de son talent, qui sort un quatrième album solo, Manden Djeli Kan.

"Foutez-moi la paix, ça fait une heure que vous m’appelez, mais là je n’ai pas le temps !" Novembre 2007, Kassé Mady Diabaté s’adresse à un interlocuteur invisible à travers la fenêtre du studio Bogolan à Bamako, où il est en train d’enregistrer son nouvel album. "En fait il parlait à la porte des toilettes, juste en face" se souvient en riant Jean Lamoot, ingénieur du son et coproducteur (avec Cheick Tidiane Seck) de Manden Djeli Kan, enregistré entre Bamako (en 2007) et Paris (2008).

Kassé Mady est drôle, magnifique de poésie, d’humanité, d’une grande générosité, sur tous les plans, poursuit Lamoot, qui vient par ailleurs de terminer l’enregistrement du prochain Bako Dagnon, l’une des voix de référence du chant griotique. "Kassé Mady m’a bouleversé, j’en ai pleuré, carrément. C’est un des meilleurs chanteurs que j’ai enregistré de ma vie, indéniablement." Ils ont eu ensemble, assure-t-il, "une communication fantastique, le courant est passé entre nous" même si le chanteur parle peu en français et que lui-même maîtrise à peine le bambara, acquis par bribes.

Depuis 2005, Lamoot passe plus de trois mois par an à Bamako, où il a un appartement. Ces compliments flattent sans doute Kassé Mady, mais rien ne filtre d’une quelconque fierté chez lui. Homme calme et peu disert, souriant, Kassé Mady est assis une fin d’après-midi, début février, à Bamako, dans la cour de l’hôtel Wassulu, que sa compatriote célèbre, Oumou Sangaré, a ouvert en 2002, sur la route de l’aéroport.

La nuit pour réfléchir à ses chansons

Il arrive de la répétition de Mandekalou au studio Bogolan, le spectacle consacré à l’épopée du Mandé qu’il va présenter trois jours plus tard en France, avec ses collègues griots maliens et guinéens, dont Sekouba Bambino et Kandia Kouyaté. Contemplant avec un certain contentement la pochette de son nouveau disque, tout juste sorti, il se laisse aller à quelques confidences et commentaires. Le soir tombe. La nuit sera bientôt là. "J’aime la nuit et son silence pour réfléchir, penser à mes chansons. Dans cet album, j’ai repris certains titres de la tradition et en ai conçu moi-même."

Ses chansons doivent être porteuses d’enseignement. Il y tient. C’est son rôle d’aider à la sagesse. "Par exemple, j’interpelle les nantis qui s’autorisent parfois n’importe quoi sous prétexte qu’ils ont de l’argent. J’encourage également les démunis à ne pas se décourager, à se préserver de cette amertume qui pourrait les amener à en vouloir à ceux possédant des biens. J’insiste sur les vertus de l’humilité."

A chaque album de Kassé Mady Diabaté, on espère que cette grande voix méconnue, enfin, soit admise dans la cour des élus du grand public sensible aux chants d’Afrique. Celui sera-t-il la juste récompense d’un homme qui attend son tour avec une patience imparable ? Le guerrier fédérateur Cheick Tidiane Seck, comme à son habitude, a su réunir un "all stars mandingue" de première classe autour de Kassé Mady.

Dans la cour des grands

Entouré donc de valeurs très sûres (Toumani Diabaté et quelques-uns des membres de son Symmetric Orchestra, des musiciens de Salif Keïta, l’as du balafon Lassana Diabaté et le non moins virtuose du n’goni Moriba Koita), le chanteur vient remettre les pendules à l’heure. Il est là et bien là. Ce n’est pas ce foutu accident de moto il y a quelque temps qui l’a cloué deux mois à l’hôpital et lui a laissé une longue cicatrice sur le bras, ni sa santé fragilisée, qui vont lui faire jeter l’éponge.

Ancien chanteur de l’ensemble Las Maravillas du Mali, puis de l’orchestre national Badéma, avant d’enregistrer son premier album solo à la fin des années 1980, Kassé Mady est un gardien vigilant de la tradition mandingue. Sans pour autant négliger les propositions cross-over. Il intervenait dans Songhai 2, un projet d’identités croisées avec le groupe de flamenco espagnol Ketama et Toumani Diabaté, qu’il retrouve ensuite dans Kulanjan, en 2000, avec l’Américain Taj Mahal. Quand l’as de la kora monte son big band, Symmetric Orchestra, en 2005, il fait appel à Kassé Mady Diabaté.

A côté des voix les plus en vue du pays, il est au Mali un gaillard discret au chant bouleversant, né en 1949 à Kéla, près de la frontière guinéenne, qui mérite la plus haute attention. Qu’on se le dise.

 Ecoutez un extrait de

Kassé Mady Diabaté Manden Djeli Kan (Universal Jazz Music France) 2009