Bakhan, la voix plurielle

Avec une voix puissante et la conviction que la musique est un formidable vecteur d’émancipation, Bakhan, finaliste du Prix RFI Découvertes 2009, n’aime pas le cloisonnement. Pour ce jeune artiste mauritanien de 29 ans, il ne faut pas opposer tradition et modernité. La musique doit se jouer des frontières et mélanger les deux pour aller de l’avant.

Entre tradition et modernité

Avec une voix puissante et la conviction que la musique est un formidable vecteur d’émancipation, Bakhan, finaliste du Prix RFI Découvertes 2009, n’aime pas le cloisonnement. Pour ce jeune artiste mauritanien de 29 ans, il ne faut pas opposer tradition et modernité. La musique doit se jouer des frontières et mélanger les deux pour aller de l’avant.

En cet après-midi de novembre dans le nord de Paris, un vent très frais s’engouffre dans les avenues de la capitale où Cheikh N’Diaye alias Bakhan attend avec impatience la finale du Prix Découverte RFI. Il est serein, travaille ses morceaux, sait qu’il aura peu de temps pour convaincre le jury. "Les trois finalistes méritent tous de gagner ce concours parce que nous sommes tous des battants. On va faire le concert, et donner le meilleur", confie Bakhan le sourire aux lèvres, déjà heureux d’avoir parcouru tout ce chemin à 29 ans.

La guitare collée sur le dos, on dirait qu’il porte une sorte de carapace. Comme si la musique l’avait aidé à surmonter certaines étapes difficiles de la vie. Bakhan en a connues plusieurs. En 1989, des affrontements interethniques éclatent en Mauritanie et condamnent une importante partie de la population noire de Mauritanie à l’exil. A une époque où triomphe le nationalisme arabe, ceux que l’on appelle les "Négro-mauritaniens" font l’objet d’arrestations arbitraires. Les autorités les soupçonnent de fomenter un coup d’Etat "racial" dans ce pays dirigé à l’époque d’une main de fer par le colonel Taya. La famille de Bakhan n'est pas épargnée. "Je m’en souviens très bien, c’est même moi qui ai ouvert la porte quand la police est venue chez nous. On a tout laissé, on a quitté la Mauritanie", raconte le jeune musicien, le visage fermé. Direction le camp de réfugiés de Dagana, au Sénégal voisin, de l’autre coté du fleuve. Pour oublier la misère de leur sort, les exilés organisent des soirées, ils chantent, dansent, jouent parfois la comédie. "Ma première salle de spectacle a été le camp de réfugiés", plaisante Bakhan. Il devient rapidement l’idole locale. Quand il pousse sa voix aigüe, on en redemande.

La musique comme une évidence

Les années passent et Bakhan ne rentre à Nouakchott qu’en 1995. A cette époque, la situation politique en Mauritanie s’est apaisée. Il est adolescent et rêve de devenir pilote. La révélation pour la musique ne viendra que plus tard. Au début des années 2000, de lourds problèmes de santé viennent perturber sa scolarité. Cet élève brillant, "passionné par les études" comme il se décrit lui-même, alterne les séjours de soins et les cours en classe. Son rêve de devenir pilote s’éloigne tandis que le chant s’impose à lui comme une évidence. "J’ai décidé de mettre les pieds dans la musique", s’exclame-t-il avant d’ajouter : "J’ai commencé par faire du rap, mais très vite je me suis rendu compte que j’avais une voix qui n’était pas mise en valeur dans le hip hop". Dans la très ensablée capitale Nouakchott, la voix de Bakhan résonne tantôt dans les boîtes de nuit locales, tantôt dans les réceptions des ambassades. Les premiers cachets tombent, le show se professionnalise.

S'il a très vite abandonné l'envie de piloter, le besoin de voyager l’a toujours poursuivi. Avide de grands espaces, Bakhan quitte bien vite la scène trop étroite de Nouakchott pour goûter à la frénésie de Dakar. "Pour progresser, il faut aller là où la musique avance, là où il y a de la compétition", constate-t-il. Son passage par l’Ecole Nationale des Arts de Dakar en 2006 lui apporte une bouffée d’oxygène. L’artiste se confronte, expérimente. 

Et parallèlement le projet artistique s’affine, à la quête d’un style propre. Mais comment sortir de la musique traditionnelle si chère au peuple mauritanien ? "C’est important de rester attaché à la tradition, c’est quelque chose d’identitaire", analyse-t-il. "En même temps si l’on veut faire connaître une culture dont on est fier, il faut être en mesure de l’adapter, de la moderniser pour élargir le public", tempère-t-il. Le résultat, c’est une musique aux mélodies épurées et aux rythmes chaloupés. La voix incisive se pose sur des harmonies qui rappellent parfois les airs d’une moderne bossa nova. Rafraîchissant. Son album N’Daysan est un appel au partage, à la solidarité.

Entre tradition et modernité

En Mauritanie, les musiciens qui osent le mélange entre traditionnel et moderne se comptent sur les doigts d’une main. Il y a la diva Malouma, il y a également la chanteuse Noura. Et puis il y a Bakhan. Tous sont animés par un même objectif : faire connaître la culture mauritanienne et en particulier sa musique.

Bakhan ne s’en cache pas, c’est son grand rêve. Faire bouger les lignes pour que l’on cesse de mettre les artistes dans des cases. Ce n’est pas qu’une question artistique, c’est également un combat politique pour ce jeune homme, excédé par l’étau dans lequel se trouve enserré une bonne partie de la jeunesse mauritanienne. Une jeunesse en perte de repères. "Il y a de bons sportifs, il y a de bons musiciens, il y a de bons artistes mais les lourdeurs sociales sont là et les clivages ethniques empêchent l’émancipation des jeunes", s’insurge Bakhan avant d’allumer une deuxième cigarette.

Il a fait de l’unité, du dialogue, le cheval de bataille de son expression artistique. "Mon arme, c’est ma voix", affirme-t-il. Admettre la différence pour mieux vivre ensemble, tel est son credo. S’il gagne le concours le 25 novembre, les klaxons résonneront forts à Nouakchott. D’autant plus fort que le 28, trois jours après, les Mauritaniens célèbreront la fête de leur indépendance nationale.