Jacques Higelin, baladin amoureux

Quatre ans après Amor Doloroso, Jacques Higelin revient avec un sublime nouvel album, Coup de foudre, concocté sous la houlette de ses réalisateurs et complices, Rodolphe Burger et Dominique Mahut. Une œuvre forte, ode à la vie et succession de petits films, qui lèvent un peu plus le voile sur un artiste de 70 ans, qui n’a jamais renoncé à son âme d’enfant.

Comme l’enfant buissonnier, l’adulte Jacques Higelin, 70 printemps, refuse les cases, esquive les questions, invente des chemins de traverse, bordés de mots de poètes. Un art de la digression, celui de la balade noctambule, qu’emprunte son interlocuteur, pour suivre pas à pas ce "rêveur éveillé", sa lumineuse tendresse.

 

La voix patinée de temps, il se raconte, livre ses secrets. Parce qu’il garde le cœur ouvert, Higelin donne. Reçoit. Un "coup de foudre" par exemple, du nom de son dernier album, privilège d’adolescents épris de liberté, d’éternels amoureux. Coup de foudre pour une jeune femme croisée le cœur léger, ou chance folle de traquer l’inapprivoisable, l’imprévisible : dans les méandres de ses ratures, de ses milliers de pages griffonnée au creux des nuits, Higelin capte l’essentiel, cherche sans relâche l’équilibre d’une chanson, née d’heureux hasards ou d’un rayon de soleil dans une tasse de café.

Antenne, passeur, réceptacle, l’esthète laisse affluer les esprits, les mémoires de ce qu’il n’a jamais connu, pour donner corps à ses visions. Plus que des idées qui ne seraient que "bonnes", Higelin fait germer ces petits films, rêves enchantés par la réalité, "coups d’imaginaire", dans l’intimité de son cœur et sous ses doigts, pour une rencontre "corps et âme"."Si la consistance des mots ne résonne pas en moi, je ne peux pas chanter", confie-t-il. "Faut que ça danse !" Et le créateur de citer la phrase de ce philosophe arabe, grand voyageur au nom oublié : "Je suis là où sont mes pieds". "Lorsqu’à l’autre bout du monde, on lui demandait où il était, il répondait par cette merveilleuse formule. Si l’univers entier le questionnait, lui n’avait pas changé..."

Grenier à musique

Au printemps dernier, les pieds d’Higelin s’enracinaient donc à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, au Grenier, studio foutraque et magnifique du producteur Rodolphe Burger perdu dans un paysage grandiose. Vieilles armoires aux portes grinçantes, papier peint fleuri, collection hétéroclite de bouquins, foutoir de fils électriques, bordel organisé qu’hante la silhouette du chat Rhapsody... : l’âme se niche dans chaque recoin de la bâtisse, hermétique aux mauvaises ondes.

Sous la bénédiction des Dieux et des déesses, les compagnes des musiciens, tout un monde – l’éternel complice réalisateur Dominique Mahut, le guitariste Geoffrey Burton, le clavier Julien Perraudeau... – concocte ce coup de foudre. Et entre deux sessions de pâtes, mitonnées par le bassiste Marcello Giuliani, le groove point, les mots s’achèvent, les riffs naissent sans perturber le sommeil bienheureux des endormis.

 

 

Une famille spirituelle aux membres "classes", à l’élégance lovée contre leur générosité, havre ensoleillé croqué par les dessinateurs Dupuy & Berberian, immortalisé par les photos en arabesque d’Emma Pick. "Ce sont de merveilleux gosses, qui savent jouer avec le plus grand sérieux !", s’extasie Higelin. Une joyeuse bande qui accompagnera sur les planches le chanteur, dont la plus grande satisfaction reste l’enthousiasme de ces pairs. Le jour de la sortie, les 900 albums écoulés en moins de 4h00 suscitent d’ailleurs, dans ses yeux, une vive émotion. Non par quête d’un succès vain. Juste "parce que putain, on l’aime ce disque !"

La part d’enfance

Higelin, soit plus de 40 ans de carrière et, malgré cela, toujours la même "naïveté", telle que définie avec Bashung à l’aube d’une nuit blanche : ce don d’ouverture, dose de fraîcheur, d’où émerge le renouveau, chaque matin. "Il faut respecter l’enfance, celle qui nous entoure, et celle que nous avons su conserver", remarque ce papa fier comme un pou, dont le discours cite à l’envi Ken le cinéaste, Arthur le chanteur, et Izia la rockeuse, ses trois rejetons.

La jeunesse hors cadres, donc, sans  contraintes, mais aussi la force des ancêtres, les immortels, comme sa mère décédée, dont l’âme continue de l’habiter. Voilà Higelin, tout simplement, avec son disque qui reflète tout cela : le désir d’être aimé au naturel pour ce qu’il "est" et non adulé pour ce qu’il "paraît", celui de se donner tout entier, avec ses risques, ses imperfections, son regard émerveillé sur le monde... "Je me retrouve au seuil de la vieillesse, mais refuse d’écouter ceux qui disent : tu dois devenir sage, fini de rigoler... Je m’entoure d’un monde libre, libertaire. Je veux être un beau vieux, jusqu’au bout". Dans son rire, se révèle alors le gamin buissonnier, celui qui n’a jamais renoncé à la poésie, à la musique, au combat contre toute forme d’injustice, à la vie, et qui s’engage dans l’existence à bras le corps. Comme un éternel coup de foudre.

Jacques Higelin Coup de foudre (EMI) 2010
Jacques Higelin Coup de foudre – livre-disque, illustré par Dupuy-Berberian.
En concert à la Cigale (Paris) du 9 au 14 mars 2010