Jeanne Cherhal, tout toute seule

Jeanne Cherhal a enregistré seule, l'ensemble de son quatrième album, Charade, qui explore les figures contemporaines de l’amour tel que vu par les filles. Une bonne surprise, résolument attirante et séduisante.

Quatrième album, Charade

Jeanne Cherhal a enregistré seule, l'ensemble de son quatrième album, Charade, qui explore les figures contemporaines de l’amour tel que vu par les filles. Une bonne surprise, résolument attirante et séduisante.

Jeanne Cherhal prévient d’emblée : "Je n’étais pas habitée par le défi de faire un album toute seule." Pourtant, son nouvel album, Charade, est un des événements de la saison pour cette raison aussi : auteur, compositeur et pianiste depuis longtemps, bassiste occasionnelle et réalisatrice jusque-là encore timide, l’ancienne chanteuse aux couettes a cette fois-ci enregistré tous les instruments elle-même.

Mais le disque ne tourne pourtant pas au tour de force, tant elle sait jouer des couleurs et des textures, varier les sonorités et les arrangements de ses quinze titres. De la chanson très classiquement épurée à dix manières différentes d’entrer en pop music, Jeanne Cherhal prouve qu’elle n’est pas seulement une des auteures les plus influentes de sa génération. Désormais, elle compte parmi les quelques artistes complets qui, à la manière de Thomas Fersen, savent tout créer d’un album.

Pourtant, elle n’avait pas l’intention de devenir une chanteuse autarcique régnant de bout en bout sur sa création. "Quand je discutais pour signer avec Barclay [label qu’elle a rejoint après trois albums chez Tôt ou Tard], je n’avais aucune idée préconçue quant à l’album que j’allais faire, je n’avais que trois chansons maquettées sur Garage Band. Puis je me suis très bien entendue avec l’ingénieur du son Yann Arnaud. Musicalement, nous avons trouvé immédiatement un large terrain d’entente. Il a manifesté une belle bienveillance dans le travail que rien n’a été compliqué. J’ai pu me lancer dans le côté aventureux de l’enregistrement avec toute ma naïveté, sans vertige ni douleur. J’étais assez exaltée et je n’ai pas eu honte de me mettre à la batterie devant lui."

Impudeur

Alors que, pour ses textes, on taxe souvent Jeanne Cherhal d’impudeur, elle se récrie. "Au contraire. Je ne crois pas du tout être impudique. Par exemple, je ne peux pas créer en studio – ou, plutôt, je ne pouvais pas – justement par pudeur. Pour écrire, je m’isole de mes relations, des mails et du téléphone. Alors je quitte Paris pour écrire à l’écart, en Auvergne ou à la Réunion. Et puis, j’ai un peu côtoyé la manière de travailler de Benjamin Biolay [avec lui, elle a écrit et enregistré la chanson Brandt Rhapsodie sur son album La Superbe] qui m’a décomplexée par rapport à l’écriture en studio. Quand j’ai commencé à travailler avec Yann, je ne voulais pas tout faire toute seule mais ça s’est imposé à moi. Et, pour la première fois, j’ai même composé en studio, ce qui jusqu’à présent était un interdit absolu."

Et elle a osé passer au-delà de ses insuffisances techniques, enregistrer ses accords de guitare électrique corde par corde, prendre des leçons de batterie ("tout le monde commence par Billie Jean, alors j’y ai moi aussi passé quelques heures mais j’ai fini par jouer de la batterie d’un bout à l’autre de quelques chansons"), multiplier ses voix pour se lancer dans des chœurs façon pop des sixties ou carrément à la Camille.

Amour et sentiments

Cela ne fait pas pour autant de Charade un album de musicienne prise par l’ivresse du studio, bien au contraire. Car jamais Jeanne Cherhal n’avait exploré avec autant de force et de créativité les états du cœur, les couleurs des sentiments, les secrets de fabrication de l’amour. Ainsi, quatre fois dans l’album, elle chante des charades sur le prochain amour ("Mon premier est émotif mais parle en dormant/Mon second est créatif mais veut sa maman/Mon troisième a l’air viril mais ses mains sont moites/Mon quatrième est subtil mais il est de droite") ou mais elle chante aussi ses quatre vérités à son ex ainsi qu’à elle-même (Lorsque tu m’as).

"La plupart des chansons me concernent personnellement. Je n’écris pas beaucoup et j’ai toujours besoin de partir de quelque chose qui me bouleverse, m’émeut, me met en colère. Je pars toujours d’un ressenti." Et, quand elle sort du territoire du couple, c’est avec une puissance de feu carrément impressionnante, comme avec Pays d’amour, inspiré d’un récit de garde à vue "ordinaire" entendu dans l’émission de Daniel Mermet sur France Inter. Une forme presque joyeuse pour un texte aux images glaçantes (et angoissantes pour le citoyen) : "Il fallait ce décalage pour parler de quelque chose d’aussi prosaïque, qui m’avait fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre. C’est le genre de décalage que j’aime chez Charles Trenet, qui met une pendaison sur l’air joyeux de Je chante."

Grande traversée d’une carte du Tendre très contemporaine, Charade est un album à la maturité neuve. "Je ne me suis pas permis tout de suite de parler de sensualité ou même de sexualité. Mais j’ai trente et un ans, c’est mon quatrième album et j’aborde maintenant des choses que je n’avais tout simplement pas vécues à vingt-cinq ans."

Maturité aussi dans ses choix scéniques : après cinq cents concerts avec le guitariste Éric Lohrer à ses côtés, elle a choisi de se remettre en danger aussi en tournée. Désormais, elle est accompagnée des Little Rabbits, qui ont travaillé longuement avec Katerine – "Ça participe de mon envie de ne pas faire que les choses que je maîtrise. Ils ont une énergie précise et puissante. Leur rôle est de me donner une nouvelle force scénique."

Jeanne Cherhal Charade (Barclay/Universal) 2010

En tournée française et en concert à Paris au Bataclan le 28 mai 2010