Gotan Project, troisième version

Profitant du succès de leur trio, les membres de Gotan Project ont mené chacun de leur côté des explorations musicales. Elles ont nourri ce troisième album, tout en leur permettant d’y insuffler un peu d’originalité. Tango 3.0 ne révolutionne cependant pas cette combinaison electro et tango, qui a fait la marque du trio. Rencontre avec Eduardo Makaroff, Christoph Müller et Philippe Cohen Solal.

RFI Musique : Depuis la sortie du second album (Lunatico, en 2006), qu’avez-vous fait les uns et les autres ?Eduardo Makaroff : Après une tournée d’un an et demi, nous avons sorti un double album live, suivi d’une autre tournée fin 2008. J’ai un label, qui s’appelle Mañana, consacré au tango de demain. Je l’ai lancé en 2004, avec l’album de Melingo. Grâce au succès de Gotan, j’ai eu la possibilité d’impulser d’autres projets dans le même sens. Notre dernière sortie n’est pas argentine, il s’agit d’un artiste suisse qui s’appelle Müller ! (rires).

Christoph Müller : Eduardo et moi avons composé une bande originale pour El Gaucho, avec différents artistes, qui ont participé au dernier album de Gotan Project. C’est un docu fiction sur un dompteur de chevaux, un gaucho.

De mon côté, je travaillais depuis 6 à 7 ans sur un album, avec un ami péruvien, qui s’intitule Nuevos Sonidos Afro Peruanos. C’est une exploration d’une musique très peu connue : la musique noire de la côte péruvienne. C’est une culture qui est restée suspendue dans le temps. Le groupe s’appelle Radiokijada, la quijada est une mâchoire d’âne, c’est l’instrument emblématique de cette musique.

RFI Musique : Philippe, vous êtes allé aux États-Unis, dans le Tennessee…
Philippe Cohen Solal : Oui, après Lunatico, je me suis embarqué vers une autre contrée, plus au Nord de l’Amérique. Je suis allé dans le Tennessee enregistrer des titres de country et de bluegrass. Après cet album Moonshine Sessions, j’ai joué avec sept à huit musiciens. Tous venaient de Nashville, sauf moi, qui viens de Belleville… J’ai désormais comme projet de créer la version électronique de cet album. J’avais envie de m’éloigner un moment du tango et des musiques électroniques. En parallèle, j’ai publié les albums de David Walters et de Féloche sur Ya Basta. Je crois que nous avions tous un peu besoin d’air frais et d’espace. Chacun est revenu avec de nombreuses sources d’inspiration, qui font l’univers de Tango 3.0.

 

 

RFI Musique : Comment s’est déroulée la conception de ce nouvel opus ?
Philippe Cohen Solal : Nous nous sommes mis tous les trois en studio, avec une grande envie de composer beaucoup de titres, après ces années de tournées ou de projets respectifs. En un mois, nous avons composé vingt morceaux. Ce n’est peut-être pas beaucoup pour Elvis Costello, mais pour nous c’est énorme ! (rires)

 

Eduardo Makaroff : Dix ans plus tard, c’est différent du premier album. Mais l’enthousiasme est toujours là, il y a comme un ping-pong créatif entre nous trois, dans notre studio de la rue Martel. Avec comme objectif, soit d’amener le tango ailleurs, soit d'amener de nouveaux éléments dans le tango.

Christoph Müller : Si la composition peut aller très vite, c’est l’enregistrement avec tous nos musiciens et notre équipe —qui nous suivent depuis le premier album— qui demande du temps.

Philippe Cohen Solal : Nous avions également invité Gil Scott-Heron à participer à ce disque, mais il n’avait pas le temps, occupé par son propre album, ou encore Catherine Deneuve, mais elle ne nous a pas trop répondu… Mais la voix de Gotan Project reste celle de Cristina Vilallonga.

RFI Musique : Avec ce troisième album, souhaitiez-vous revenir à ce que vous faisiez auparavant ? Ou bien souhaitiez-vous créer quelque chose de neuf ?
Philippe Cohen Solal : Les deux mon général ! Nous avions envie de retourner à nos racines électroniques tout en amenant de nouveaux instruments, comme les cuivres ou la guitare électrique, qui ne sont pas courants dans le tango.
À Buenos Aires, il y a une vraie créativité musicale, avec la scène cumbia digitale. L’après Gotan Project, c’est sans doute ce mouvement, qui s’est emparé du folklore —la cumbia— et des machines, avec des artistes comme Chancha, Tremor ou Frikstailers.

 

RFI Musique : Le tango se prête t-il bien aux métissages ?
Eduardo Makaroff : Le tango est né de la rencontre de l’immigration européenne, qui a construit l’Argentine, où je suis né, petit-fils d’Ukrainiens.
Les Mexicains descendent des Mayas et des Aztèques, les Péruviens descendent des Incas, et les Argentins descendent du bateau ! C’est une blague, mais c’est vrai : l’Argentine et le tango sont le fruit d’un vrai métissage.