Indépendance et musique : la Guinée, sous le signe de l’authenticité

Premier pays francophone d’Afrique subsaharienne à célébrer son indépendance en 1958, la Guinée fait aussi figure de modèle sur le plan musical grâce à la politique culturelle aussi idéologique que volontariste souhaitée par le président Sékou Touré. Un contexte particulier qui a permis de révéler de nombreux orchestres "fonctionnarisés", à l’image du Bembeya Jazz dont la réputation a traversé les frontières et les époques.

Le règne des orchestres officiels

Premier pays francophone d’Afrique subsaharienne à célébrer son indépendance en 1958, la Guinée fait aussi figure de modèle sur le plan musical grâce à la politique culturelle aussi idéologique que volontariste souhaitée par le président Sékou Touré. Un contexte particulier qui a permis de révéler de nombreux orchestres "fonctionnarisés", à l’image du Bembeya Jazz dont la réputation a traversé les frontières et les époques.

En musique comme en politique, l’indépendance s’apparente à une rupture totale et brutale en Guinée. De la période coloniale, il ne doit rien subsister. Quelques mois à peine après la naissance du jeune Etat, un décret ordonne la dissolution de tous les orchestres privés en activité.

Dans la foulée, le 15 janvier 1959, une formation dotée d’un statut national est officiellement créée : le Syli orchestre national, qui rassemble de façon artificielle les meilleurs instrumentistes du pays, répond à la volonté du président guinéen Sékou Touré de s’appuyer sur la culture tant pour fédérer la population sur le plan intérieur que pour exister sur la scène internationale.

Au-delà du folklore

Déjà, Les Ballets africains que son compagnon de lutte Fodeba Keita, co-auteur de l’hymne national Horoya, a montés en 1952 à Paris connaissent un vrai succès. Le spectacle met en avant les musiciens et chanteurs comme le griot Sory Kandia Kouyaté – qui obtiendra le Grand Prix du disque l’Académie Charles-Cros en 1970. La troupe effectue même des tournées, enregistre des albums, mais Sékou Touré tient à ce que l’image de son pays dépasse cette seule dimension folklorique.

Si le voisin ghanéen ET Mensah, star du highlife, se produit régulièrement à Conakry, la musique guinéenne contemporaine souffre en revanche à cette époque d’une réelle absence d’identité. D’un côté, il y a la tradition intangible des griots. De l’autre, un vaste répertoire importé et destiné à une élite urbaine : tango, valse, biguine, jazz, chanson française, chachacha…

Le banjo y est progressivement remplacé par la guitare. Sidikiba Diabaté, fondateur du Philharmonie Jazz et père de deux des plus éminents guitaristes du pays, est l’un des premiers à adopter ce nouvel instrument à cordes. Les saxophonistes Momo Wandel et Kélétigui Traoré, qui seront par la suite des piliers de la scène guinéenne, font leurs classes dans les années 50 dans les autres groupes tels que La Joviale Symphonie, La Douce Parisette ou encore le Harlem jazz.

Modernisation du patrimoine

Lorsqu’ils intègrent le Syli Orchestre National, dirigé par l’accordéoniste Kanfory Sanoussi, la consigne est claire : il n’est plus question de jouer des reprises mais de puiser dans le patrimoine et de le moderniser. Dans cette démarche axée autour du concept d’authenticité, les musiciens locaux peuvent compter sur l’expérience d’un Français arrivé paradoxalement en terre guinéenne au moment où tous ses compatriotes la quittaient.

Habitué des clubs parisiens où il a contribué à faire connaître certains rythmes des tropiques, le clarinettiste martiniquais Honoré Coppet part pour l’Afrique en 1958 avec un contrat d’un mois-et-demi. Son séjour durera en réalité dix ans ! A Conakry, mais aussi à Dakar au Sénégal, il fait office de formateur, enseigne le solfège, apporte ses conseils dans les arrangements des cuivres…

Les membres du Syli Orchestre National sont eux-aussi chargés de transmettre leur savoir, après leur prestation remarquée au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants organisé en 1962 à Helsinki, la capitale finlandaise. De retour en Guinée, ils sillonnent donc leur pays à la rencontre des orchestres fédéraux qui ont vu le jour sur l’ensemble du territoire pour étoffer la politique culturelle voulue par Sékou Touré.

Chaque région possède le sien et une compétition biennale, appelée Quinzaine artistique, les réunit pour confronter leurs talents respectifs. Les musiciens de ces formations sont rémunérés par l’Etat qui assure également, tous les deux ans, le renouvellement du matériel.

Pour faire face au gonflement des effectifs du Syli Orchestre National qui survient assez vite, l’entité est scindée en deux : l’Orchestre de la Paillote (futur Kélétigui et ses Tambourinis) et l’Orchestre du Jardin de Guinée (futur Balla et ses Balladins) prennent la relève et deviennent vite incontournables sur la scène musicale guinéenne.

Naissance du Bembeya Jazz

L’orchestre féminin de la gendarmerie, renommé ensuite les Amazones de Guinée, et l’orchestre de la garde républicaine, connu plus tard sous l’appellation Super Boiro Band, prétendent aussi aux premiers rôles, mais c’est l’orchestre de Beyla qui va faire figure de véritable référence. Rebaptisé plus tard Bembeya Jazz, il est l’un des premiers groupes enregistrés sur place entre 1961 et 1963 par l’Américain Leo Sarkisian pour sa série de dix albums intitulée Sons nouveaux d’une nation nouvelle.

Son initiative encourage les autorités de Conakry à monter un studio dans les locaux de la radio nationale La Voix de la Révolution afin d’y enregistrer les orchestres dont les disques seront publiés sur le label d’Etat Syliphone.

Une étape supplémentaire est ainsi franchie qui accentue l’emprise du politique sur le culturel, laquelle se reflète dans l’attitude de certaines formations. Par conviction, par opportunisme, ou encore un peu des deux à la fois, la tentation est parfois grande de se transformer en outil de propagande du régime et de s’en assurer du même coup les faveurs. Le Horoya Band, formé à Kankan en 1964 et très populaire à partir de la fin de la décennie, trouve un créneau porteur avec la chanson Alphabétisation. Comme on peut le lire sur la pochette du 33 tours Trio fédéral de pointe, il s’agit d’un "chant dédié au mouvement national d’alphabétisation lancé par le gouvernement guinéen".

Engagement et culture

En cette période de fort affrontement idéologique à l’échelle planétaire, cet interventionnisme politico-culturel conforte l’image du président Sékou Touré, homme d’engagement et figure de la décolonisation en Afrique. C’est d’ailleurs à son invitation que la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba s’installe à Conakry. En délicatesse avec les autorités américaines qui lui avaient accordé asile quelques années plus tôt, l’interprète de Pata Pata relance avec succès sa carrière depuis la Guinée. La star panafricaine, sollicitée dans le monde entier, se produit avec les musiciens de son nouveau pays d’accueil. Et fait rejaillir sur eux une partie de la lumière qui l’éclaire.


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