Pit Baccardi intime

Un septennat d’absence. Et un retour surprise avec un album très personnel, Juste moi. Pit Baccardi, qui avait eu sa part de succès à la fin du siècle dernier, n’a pas perdu son goût pour les rimes percutantes, mais a ajouté de la musicalité à son style, invitant des musiciens comme Manu Dibango sur son nouveau disque, cocktail de chansons intimes, d’ego trips et de récits urbains où l’on croise notamment son petit frère Dosseh, et le chanteur r’n’b québécois Marc Antoine. Discussion à cœur ouvert avec un vétéran qui n’a rien perdu de sa superbe.

RFI Musique : Vous aviez disparu depuis plus de sept ans, qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?Pit Baccardi : J’ai été face à tout ce que le succès propose, aussi bien positivement que négativement. Il y a eu des excès, pas dans la drogue ou l’alcool mais dans les femmes, la gestion de mon argent, ce genre de choses. Et, à un moment, je n’étais plus en paix avec moi-même, alors j’ai dû tout arrêter. Pour me retrouver et donner du sens à tout ça. J’étais jeune, à vingt ans je sortais du quartier parisien de la Place des Fêtes et du label Time Bomb, où je n’avais pas l’ambition de faire carrière. Je faisais mes petits business, et tout d’un coup, je me retrouve dans une industrie où ça parle d’avances de 150 000 francs (23 000 euros, ndlr) pour un album, des gros chiffres. Quand tu commences à avoir des rentrées d’argent régulières, tu te dis qu’il suffit d’écrire un couplet pour remplir le compte en banque. Tu rentres dans un système qui te fait planer. Personne n’est préparé, tout le monde est en kif et personne ne dit attention, on marche sur des œufs pourris. A un moment, il y a un déclic. Heureusement, j’avais des valeurs, et je me suis repris.

 

Comment viviez-vous ?
Très jeune, j’étais débrouillard, et puis, même si j’ai gaspillé, j’ai quand même investi, dans l’immobilier, dans un magasin de streetwear avec un ami… Ça n’était plus le même train de vie que dans les années 1999-2000, mais j’avais de quoi subvenir à mes besoins. Je n’ai pas radicalement arrêté la musique : j’ai fait le projet Noyau Dur, des mixtapes… Il était important que je sois en contact avec ma passion.

En 2006, vous montez la Pit Baccardi Fondation…
J’allais régulièrement au Cameroun (où le chanteur Pit Baccardi est né, ndlr), et je ressentais le besoin de rendre quelque chose à la jeunesse qui m’avait supporté, qui m’avait envoyé un amour que je n’avais pas ailleurs. Parce que je représentais le Cameroun. Je ne pouvais pas aider toute la jeunesse, donc j’ai commencé par les plus démunis. Je me suis dit que si je pouvais apporter une contribution, autant le faire.

Quel est votre point de vue sur l’évolution du rap français ces dernières années ?
On a perdu l’esprit hip hop. À l’époque, même si on n’était pas proches de NTM, on reconnaissait quand ils faisaient un truc fort. On a perdu ça, ma critique est là. Au niveau de la qualité, il y a toujours eu le débat "c’était mieux avant, après, maintenant", c’est subjectif. Il y a un problème de génération. Time Bomb et Secteur A ont amené quelque chose. Une manière de rapper, on roulait avec des grosses équipes, Secteur A était une armée, la musique était de qualité. Il n’y avait pas de barrières Arabes, Noirs, Blancs. On était beaucoup de Noirs mais on était ouverts, authentiques. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi.

 

 

Comment avez-vous choisi les invités qui apparaissent sur l’album ?
Ce sont des rencontres, des histoires humaines. Manu Dibango, j’ai grandi avec son fils, j’ai été le voir et je lui ai dit "Tonton, il va falloir que tu viennes poser une petite mélodie". J’avais besoin de retrouver une dynamique, pas de me mettre une pression. La pression, elle s’impose à nous, j’ai préféré prendre les choses comme elles venaient.

On retrouve le footballeur camerounais Samuel Eto’o dans le clip de Juste moi
Il y a aussi mon cousin Achille Emana, qui joue également dans les Lions indomptables (nom de l’équipe de foot camerounaise, ndlr). C’est une figure emblématique du Cameroun. On se voyait à la télé et le fait d’être sous les projecteurs facilite le contact. Sa sœur lui a parlé de moi, et quand j’ai eu besoin de lui pour le clip, il m’a dit oui sans problème.

Quel est le morceau le plus personnel ?
Vivre, avec le sample de Dina Bell, un chanteur camerounais. Ça m’a renvoyé au pays direct. J’ai raconté mon histoire naturellement, je me suis laissé aller. Mais chaque morceau a son histoire.

Sortir l’album d’abord sur Internet, c’était une obligation ?
Non, pas du tout. C’est une démarche volontaire, un hommage aux internautes. Même si ça ne génère pas autant d’attraction qu’une sortie physique, il y a beaucoup de gens qui se contentent d’Internet, et c’est bien de leur faire bénéficier de certaines choses.

Quel est le futur de Pit Baccardi ?
La musique, toujours. Mon travail humanitaire est important aussi. J’ai beaucoup de projets. J’ai envie de tourner en Afrique, en Europe, au Canada, en Belgique. Mais je reste toujours dans l’esprit hip hop, c’est ma culture, c’est mon histoire.

Pit Baccardi Juste moi (Empire Company/Universal Music) 2010