Admiral T ou l’instinct fidèle

Grandi dans les quartiers de Pointe-à-Pitre, Christy "Admiral" Campbell s’est imposé en deux albums sur la scène antillaise. Modèle de réussite sociale, le porte-parole de la jeunesse n’oublie pas pour autant d’être fidèle à ses engagements de Neg Marron. On le vit d’ailleurs soutenir la cause du LKP (collectif d'organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de Guadeloupe) à l’hiver 2009, avec Pété Chènn La ("Briser les chaînes" en créole), titre présent sur son nouvel album Instinct Admiral. L’occasion de faire le point sur le ragga antillais et son enracinement dans la tradition.

Nouvel album

Grandi dans les quartiers de Pointe-à-Pitre, Christy "Admiral" Campbell s’est imposé en deux albums sur la scène antillaise. Modèle de réussite sociale, le porte-parole de la jeunesse n’oublie pas pour autant d’être fidèle à ses engagements de Neg Marron. On le vit d’ailleurs soutenir la cause du LKP (collectif d'organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de Guadeloupe) à l’hiver 2009, avec Pété Chènn La ("Briser les chaînes" en créole), titre présent sur son nouvel album Instinct Admiral. L’occasion de faire le point sur le ragga antillais et son enracinement dans la tradition.


RFI Musique : Le rap guadeloupéen a-t-il émergé grâce à l’influence des Antillais de France ou comme un écho aux productions américaines ?
Admiral T : Aujourd’hui, on entend du Kerry James ou du Booba, mais depuis que je suis gamin le lien se fait avec les Etats-Unis ou la Jamaïque. Il ne faut pas oublier que l’on capte des chaînes comme BET (Black Entertainment Television, ndlr), où l’on va chercher les news. On a la chance d’être situés dans un carrefour musical : j’ai toujours baigné dans la musique traditionnelle et la musique africaine qui était très présente à un moment. Ma musique est le produit d’un mélange caribéen : le compas haïtien, la soca trinidadienne, le dancehall jamaïcain, le zouk…

L’identité guadeloupéenne se trouve dans le ka, le tambour créole, et c’est d’ailleurs avec le légendaire groupe de gwo-ka, Akiyo, que vous vous êtes imposé lors d’un concert à Kingstown, capitale de Saint-Vincent-et-les Grenadines…
Le ka, c’est notre identité, notre richesse, notre histoire qui se trouve dans ce tonneau transformé en tambour. C’était un moyen de communiquer pour les neg marrons qui se trouvaient dans les bois. Le ka a toujours conservé cette force de revendication, ce qui explique son boycott par les autorités. Il a transmis cette force mystique à notre musique. Ce tambour est en moi.

Le phrasé des chanteurs ka, comme René Perrin, et l’ambiance des lewoz (soirées culturelles guadeloupéennes faites de chants et de danses exécutées au son des tambours ka, ndlr) ont-ils marqué votre musique ?
J’ai un timbre de voix qui me permet de chanter cela. C’est une musique qui se clame dans la rue, sans micro : il faut avoir du coffre, cela sort du ventre, ça fait décoller le sol. Ecouter un chanteur de ka, c’est juste beau. Comme pour le gospel américain. Cette intégration d’éléments ka dans le dancehall guadeloupéen a un nom : le kako. C’est ce que fait Dominique Coco, ou moi-même avec Fos a péyi la. C’est-à-dire la base rythmique du ka mixée aux musiques urbaines.

Cela renvoie au projet  réalisé en 2003 à Pointe-à-Pitre, "Dub’n’Ka" auquel vous aviez participé…
J’avais travaillé avec Jean-Pierre Coquerel, un excellent chanteur de ka. Ce concept visait à réunir les deux générations : gwo-ka et dancehall. L’idée était de réaliser des duos entre ces deux univers, et la combinaison était forcément terrible.

Le ka représente le trauma de l’esclavage, puis celui de la colonisation mentale. Quels sont les points de convergence avec le dancehall ?
C’est une seule histoire, chantée par deux générations. Les problèmes, les thèmes, sont les mêmes, seule l’interprétation, la façon de les aborder, diffère. Dans le gwo-ka, il y a plus de métaphores, parce qu’il fallait avancer masqué : tu peux très bien ne pas entendre la contestation qui gronde si on ne te le traduit pas. C’est ce qui fait la beauté des textes. Dans le reggae et le dancehall, les mots sont plus directs.

Le problème reste la dépendance économique. Sans parler d’indépendance de la Guadeloupe, est-ce que cela passe par une autonomie et une pleine intégration dans l’unité politique qui se dessine dans la zone caribéenne ?
Indépendance ou pas, il faut une certaine autonomie. Si tu regardes, seules les Antilles françaises sont restées à l’écart de ce processus. Aujourd’hui, il y a de plus en plus d’échanges sur le plan artistique : il faut écouter ces changements profonds. Mais sans volonté politique, rien n’est possible. Nous apprenons beaucoup de la Jamaïque, de Trinidad etc., mais nous ne sommes pas connus là-bas. Il n’est pas rare qu’en Jamaïque on me dise : "C’est quoi la Guadeloupe ? " Même pas : "C’est où !" Alors que nous avons une production littéraire, des philosophes qui comptent. Mais voilà, nous avons été trop longtemps infantilisés, considérés comme des assistés. Il nous faut des relais pour défendre notre identité. La question n’est pas d’entrer en guerre avec la France : il faut juste un minimum de reconnaissance, et cela passe par la classe politique locale. Moi, en tant qu’artiste, je fais ce que je dois, sans les attendre.

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 Admiral T
 Instinct Admiral

- 08/09/2016

Admiral T Instinct Admiral (AZ/Universal) 2010

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