Michel Legrand, l’intarissable création

A la veille de son concert à l’Olympia ce 12 juin pour le Festival Radio Classique, au cours duquel il se produira successivement aux côtés de Catherine Michel, Nathalie Dessay et l’Orchestre de Paris, le plus international des compositeurs français Michel Legrand (3 Oscars et 200 musiques de film), revient sur sa prolifique carrière. Entre passé glorieux, joie du présent et soif du futur, l’alerte jeune homme de 78 ans réitère son amour de la musique et de la vie!

RFI Musique : Depuis l’an passé, les médias célèbrent vos 50 ans de carrière. A lequel de vos débuts renvoie cet anniversaire ?Michel Legrand : Il ne correspond à rien ! Il faut toujours que les gens mettent de l’ordre dans les années, mais moi-même, je ne sais pas ! J’ai commencé à travailler à trois ans, à gagner ma croûte à 19-20... L’histoire d’une vie ! Pour moi, ça fait 3000 ans !

 

 

 

3000 ans d’histoire, donc... Quels en restent les meilleurs souvenirs, les rencontres bouleversantes, les moments inoubliables ? Difficile à dire, il y en a tellement ! De la France aux Etats-Unis, en passant par les pays de l’Est, j’ai rencontré tellement de gens extraordinaires, vécu tant d’expériences intenses, qu’il faudrait plus qu’un panier pour les transporter : un camion de 38 tonnes ! Il y a mes collaborations avec Jacques Demy, avec Didier Van Cauwelaert... C’est Miles Davis, Oscar Peterson, Stan Getz... Mes années aux côtés d’Aragon, c’était sublime. Travailler avec Dizzy Gillespie, un enchantement ! Etre auprès de Ray Charles pendant des décennies, le paradis ! Et Edith Piaf, Maurice Chevalier, Frank Sinatra... Là, je rentre juste de Russie où je tournais avec l’orchestre de Vladimir Spivakov. Magnifique ! Une carrière tissée de 70.000 rencontres !

Avez-vous des regrets, des rêves que vous n’avez pas (encore) réalisés ?
Pas vraiment. En vrac, je regrette de ne pas avoir pu apprendre plus de langues étrangères, visiter certains pays, ou écouter des œuvres que je ne connais pas encore... Tout un travail culturel, en somme, qu’il m’a été difficile d’entreprendre, car j’ai beaucoup écrit, travaillé, voyagé, joué. Donc je n’ai pas eu le temps de lire certains livres extraordinaires auxquels je pense encore. Mais ça viendra... Et puis, j’aurais par exemple voulu travailler avec Judy Garland, pour laquelle je nourris une passion dévorante. Mais je suis né trop tard, pas de remords !

Vous avez été un témoin privilégié de l’histoire de la musique et du cinéma. Quelles évolutions significatives avez-vous pu noter ces 50 dernières années ?
De façon un peu ambitieuse, je peux dire que j’y ai participé ! J’ai changé la musique au cinéma pendant la Nouvelle Vague, en France. Puis aux Etats-Unis. J’ai apporté beaucoup de mouvement, d’action, d’anticipation, d’audace. Des compositions très réussies, qui parfois m’amenaient des désagréments, face à des réalisateurs peureux qui balançaient mes œuvres à la corbeille. Tant pis. Et puis il y a eu d’autres compositeurs, d’autres évolutions, et je les suis ! Je suis tout le temps, comme la barque qui avance sur cette rivière en crue.

Jacques Demy vous qualifiait de "fontaine à musique". Intarissable jusqu’au bout ?  
Ah ah, il avait bu ce jour-là ? Je pense la source intarissable, grâce à la curiosité qui m’anime. Je repousse toujours les possibilités, je me demande toujours jusqu’où je pourrais aller "trop loin", comme disait Cocteau. Toujours en quête. Et pourtant, j’ai encore l’impression de n’avoir pas fait grand-chose, qu’il me reste un travail monumental à accomplir avant de partir pour une autre planète... Alors je ne dors pas beaucoup, je bosse énormément, j’avance tout droit sans me préoccuper du reste. J’écris dans ma salle de bain, à table, dans mon lit, dans l’avion... Mais pour moi, ce n’est pas du boulot, j’adore ça ! Le moment de la création, quel bonheur ! Quand je ne crée pas, je me demande ce que je fais sur terre !

Vous avez par exemple récemment confié à un quotidien ne "jamais avoir joué aussi bien du piano"...
En ce moment, je travaille beaucoup, alors je suis en pleine forme ! J’arrive à m’étonner moi-même. Mes improvisations sont plus intéressantes qu’avant, ma technique meilleure ! Naturellement, je progresse !

Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir ?
Un concert à Ramatuelle avec la pianiste classique Martha Argerich, un disque avec le guitariste de jazz George Benson. En parallèle, je prépare un spectacle sur mon matériel, donné en France et en Angleterre l’an prochain. J'écris un opéra avec Didier Van Cauwelaert, j’en ai commencé un autre avec Eric-Emmanuel Schmitt. Je compose un oratorio pour voix et orchestre, commandé par Nathalie Dessay. Tout ça en plus de mes concerts... Je ne m’ennuie pas...
 

Le bouquet de récompenses reçues durant votre carrière vous touche-t-il ?
C’est mignon, c’est gentil, mais ce sont des morceaux de sucres, des caresses dans le bon sens du poil. Ça n’améliore en rien ma qualité musicale !

Michel Legrand, pour le public, vous restez un insaisissable... Comment pourriez-vous vous définir ?
Il y a en effet une sorte de mystère qui m’entoure. Lorsque je fais un concert, on ne sait pas très bien ce qui va se passer, si ce sera du jazz, du classique, si je serai seul, ou accompagné d’un orchestre. En même temps, je ne suis pas une énigme : je suis juste un homme qui connaît bien son métier, et l’exerce honnêtement. Voilà.