Indépendance et musique : Togo et Bénin, les faux-jumeaux

Togo et Bénin partagent un ensemble de racines culturelles communes, pourtant, la bande-son de l’indépendance n’a pas la même saveur de part et d’autre de la frontière. Alors que le Togo chuchote rapidement l’air du parti unique, le Dahomey dégaine des morceaux révolutionnaires.

Entre censure et groove décomplexé

Togo et Bénin partagent un ensemble de racines culturelles communes, pourtant, la bande-son de l’indépendance n’a pas la même saveur de part et d’autre de la frontière. Alors que le Togo chuchote rapidement l’air du parti unique, le Dahomey dégaine des morceaux révolutionnaires.

Au Togo, le printemps sixties est aussi bref que la vie de l’une de ses plus grandes voix : Bella Bellow, victime à 27 ans d’un accident de la route. En 1967, l’arrivée au pouvoir du plénipotentiaire général Eyadéma étouffe en effet dans l’œuf l’enthousiasme post-indépendance. Au Bénin voisin, par contre, la période permet l’éclosion d’une génération d’artistes créative et décomplexée, osant tout, pourvu que cela groove.

Le Dahomey (ancien nom du Bénin) célèbre son indépendance le 1er août 1960, avec la voix suave de la Togolaise Bella Bellow, une très jeune chanteuse à la voix remarquable. Bella Bellow réarrange des chants traditionnels avec brio et sa réputation dépasse très vite les frontières de son pays. Lors d’un passage sur le plateau d’une émission de variété en Côte d’Ivoire, le standard de la chaîne est bloqué pendant 240 minutes par des téléspectateurs sous le charme.

En 1969, au festival Panafricain d’Alger, elle vient de sortir son premier 45 tours, Zelié et rencontre Myriam Makéba, qui la salue avec ces mots : "Tu es la plus grande chanteuse d’Afrique francophone". Ravissante, spontanée, panafricaine, elle émeut l’Europe, remplit l’Olympia, à Paris, et fait un tabac au festival de Rio, où elle chante Bem Bem devant 100 000 personnes. Sa carrière est malheureusement fulgurante. A 27 ans, la chanteuse est victime d’un accident de voiture sur la route d’Atakpama, à une soixantaine kilomètres de Lomé. L’Afrique francophone est en deuil, et la mort tragique de Bella Bellow ferme la parenthèse d’une courte période d’ouverture pour les musiques du Togo.

Fièvre sixties

Etienne Eyadéma Gnassimbé, arrivé à la tête de l’Etat togolais en 1967, fait déjà trembler l’ensemble du peuple togolais. Alors au pouvoir, le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) interdit la chanson 27 avril de Félix Boccovi : en faisant référence à la date d’accession à l’indépendance du Togo, le 27 avril 1960, elle est jugée trop nationaliste. Félix Boccovi, dit "Tonton Boccovi", saxophoniste, guitariste et homme de radio très populaire, fait pourtant partie de plusieurs orchestres en vogue au Togo.

Il est aussi le protégé de Bob Essien, un trompettiste alors très en vue à Lomé, fasciné par Louis Armstrong et la scène highlife du Ghana voisin. Le Béninois Ignace de Souza, débarque lui aussi avec sa  trompette et ses Black Santiagos à Accra, en 1965. De la même envergure que la star du genre, le Ghanéen E.T Mensah, il joue un highlife mâtiné de twist, de rock’n’roll et de rumba congolaise – alors totalement inconnue à Accra.

A la fin des années 1960, alors que les radios et les bals populaires chuchotent au Togo, le son monte au Dahomey. Malgré un contexte politique très instable, la vie est douce à Cotonou et les musiciens s’en font vite l’écho. Les radios diffusent en boucle les tubes de Célia Cruz et de Johnny Pacheco, la soul d’Otis Redding et la funk de James Brown. G.G Vickey, - dont on dit qu’au lieu de pleurer, il chantait à sa naissance -, devient en 1966 la première vedette masculine de la chanson ouest-africaine. Gentlemen Vickey ou La Berceuse du Mono, issus de son premier 45 tours se hissent en tête des hit-parades ivoirien, burkinabé, togolais, béninois, camerounais et gabonais.

Ce succès retentissant donne des idées à d’autres musiciens. Ainsi, Mélomé Clément, fonde la même année Sunny Black Band et compose sa première chanson afro-cubaine : Angélina. En 1969, son groupe devient le Tout-Puissant Orchestre Poly-Rythmo, en hommage au TP OK Jazz de Franco et surtout à son mécène, Poly Disco, un magasin de disques qui offre aux musiciens des instruments neufs. Le Poly-Rythmo s’inspire de la funk, de la salsa, de l’afro-beat du Nigéria voisin et des rythmes vodoun de Ouidah, dont sont originaires plusieurs membres du groupe.

Propagande funky

Très vite, le son Poly-Rythmo s’exporte sur les radios du Niger ou de Haute-Volta. A Cotonou, le chanteur Gnonnas Pedro crée Los Panchos de Cotonou, reprend des morceaux cubains, modernise le rythme agbadja de la région du Mono, au Sud-ouest du Bénin. Entre le Poly-Rythmo et Gnonnas Pedro, la lutte pour la suprématie musicale se règle à grands coups de 45 tours, de conseils chantés et de mélodies incandescentes. L’émulation est salutaire, comme le prouvent d’hypnotiques perles afro-funk : Gbeti Madjro côté Poly-Rythmo ou Von o Von Non pour Gnonnas Pédro… D’autres voix originales séduisent le Bénin à la même époque : la diva Edia Sophie, l’admirable Sagbohan Danialou ou le très psychédélique El Rego, directement inspiré par le pape du funk : James Brown !

En 1972, Matthieu Kérékou arrive au pouvoir et le Poly-Rythmo s’engage immédiatement dans la lutte révolutionnaire. Jamais propagande n’aura été aussi funky ! Gnonnas Pedro continue aussi son ascension. Les artistes sont encouragés, soutenus par l’Etat et inventent une musique à proprement dit révolutionnaire : un son nouveau pour une nouvelle ère.

"A l’an III de la révolution", en 1975, le Dahomey devient République Populaire du Bénin. Petit à petit, le régime se durcit, l’ambiance s’étiole, l’optimisme s’évanouit. Des morceaux comme Yiri Yiri Boum de Gnonnas Pedro ou Setche We djomon du Poly-Rythmo immortalisent heureusement cette fiévreuse période.


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