Patrick Saint Eloi, le maître du zouk love est mort

Le chanteur guadeloupéen Patrick Saint Eloi s’est éteint le 18 septembre à Pointe-à-Pitre des suites d’un cancer. Son œuvre, au sein du groupe Kassav’ comme en solo, est celle d’un grand auteur-compositeur romantique, mais aussi d’un prolifique faiseur de tubes.

L'ancien chanteur de Kassav' disparaît à l'âge de 52 ans

Le chanteur guadeloupéen Patrick Saint Eloi s’est éteint le 18 septembre à Pointe-à-Pitre des suites d’un cancer. Son œuvre, au sein du groupe Kassav’ comme en solo, est celle d’un grand auteur-compositeur romantique, mais aussi d’un prolifique faiseur de tubes.

Où la vie de Patrick Saint Eloi a-t-elle basculé ? Sans doute à l’aube des années 80, tout près du boulevard de Sébastopol, à Paris, là où se sont déjà installés des alignements de coiffeurs spécialistes des cheveux crépus. Le bassiste Georges Décimus dispose d’un local de répétition où travaille son groupe, Vénus One, mais où viennent aussi d’autres musiciens antillais de Paris.

Parallèlement, Georges Décimus réfléchit a créé une sorte de laboratoire avec son frère Pierre-Edouard Décimus, bassiste des Vikings de la Guadeloupe, et Jacob Desvarieux, guitariste guadeloupéen de studio élevé en France et au Sénégal. Les trois hommes cherchent la voie d’une musique antillaise neuve, en travaillant presque secrètement pendant des mois. Ils vont réaliser la synthèse d’une identité musicale extraordinairement plurielle en forgeant un nouveau style qu’ils vont appeler zouk. Ils se sont emparés d’un rythme traditionnel, le mas a sen jan, emprunté au carnaval de Pointe-à-Pitre. Ils y ajoutent une basse funk, des "pêches" de cuivres salsa, une polyrythmie des percussions qui incorpore le gwo ka guadeloupéen autant que des allusions à toutes les musiques antillaises, les sons de synthétiseur des variétés internationales du moment, la guitare rock de Jacob Desvarieux…

La voix ? Patrick Saint Eloi compte parmi les premiers à chanter dans Kassav’ et y restera vingt ans. C’est avec ce groupe qu’il atteindra une renommée immense dans le monde afro-antillais, loin au-delà de ses ambitions. Né le 20 octobre 1958 dans un faubourg populaire de Pointe-à-Pitre, il aborde d’abord la musique en tripotant tous les instruments qui passent à sa portée. Très tôt, il n’imagine pas d’autre voie que la musique et, à dix-sept ans, il prend l’avion pour Paris où il intègre le groupe Vénus One, qui anime de nombreuses soirées "domiennes" en métropole.

A l’époque, le paysage musical antillais est un carrefour : on écoute le funk et la soul américaine, les variétés françaises de Charles Aznavour à Claude François, le boléro et le son cubano et leur descendance salsa, le reggae en plein envol mondial, le patrimoine de la biguine, de la mazurka et de la valse créole, l’écho persistant des musiques de tambour rurales, revendicatives mais méprisées (gwo ka de la Guadeloupe et bèlè de la Martinique) ainsi que le konpa et la kadans rampa venus d’Haïti, la kadans-lypso venue de la Dominique, le soukous ou le tumbélé zaïrois acclimatés plus ou moins fidèlement dans la Caraïbe…

Romantisme et sentimentalisme

Tous les grands musiciens antillais de la génération de Patrick Saint Eloi réaliseront un précipité très personnel de ce maelström d’influences. Chez lui, l’empreinte majeure est latine, avec le boléro d’un Guillermo Portabales ou d’un Beny Moré, les élégances cuivrées des disques hispanophones de Nat King Cole, le charme infini de chanteurs de la Fania All Stars comme Ismael Miranda ou Cheo Feliciano... Plus ou moins consciemment, il fera la synthèse du romantisme populaire d’un Julio Iglesias et du sentimentalisme plus sophistiqué d’un Juan Luis Guerra.

Il prend complètement sa place dans Kassav’ après quelques années et surtout grâce à la scène. Car, quand le groupe passe du studio aux salles de concert et aux podiums en plein air, le chanteur pointois se révèle une pièce maîtresse du groupe face au public. Le dispositif sera immuable pendant presque vingt ans : au centre de la scène, Patrick Saint-Éloi, Jocelyne Béroard et Jean-Philippe "Pipo" Marthély. Timide et discret à la ville, c’est une bête de scène qui "ambiance" la foule avec Marthély dans de longs intermèdes de délire collectif. Pour ces moments-là, il donne à Kassav’ des tubes imparables comme Chabon, Flash, Chiré, Son tambou la, Zouké, Palé palé ou Direksion.

Une voix

Mais il se spécialise surtout dans le zouk love. A partir de Mizik sé lanmou, album révolutionnaire de 1984, Patrick Saint Eloi devient le principal séducteur de la musique antillaise. Ballade kréyol, West Indies, l’immense Ki jan ké fè, H2O, Zié d’amour, Manman kréyol, Hello dous, Si sé oui font chavirer les cœurs. Sa voix haut perchée, parfois proche du falsetto, lui permet d’oser des écarts que les voix plus conventionnelles ne peuvent se permettre. Et c’est ce qui explique aussi la singularité de ses compositions, qui utilisent parfois deux mélodies sur des modes différents dans la même chanson.

En 2002, il quitte Kassav’, las des tournées incessantes. Mais il compose, chante et enregistre toujours. En 2007, il accomplit l’exploit de remplir sur son seul nom le Zénith de Paris. Les premières atteintes de la maladie se manifestant, il bénéficie d’un élan magnifique de ses compatriotes : le 13 août 2008, un concert hommage en plein air au Moule rassemble 40.000 spectateurs.

Dès lors, l’opinion vit au rythme des rumeurs quant à son état de santé. En dix albums personnels (dont deux avec Pipo, Bizness en 1985 et Marthéloi en 1996), et en vingt ans de compagnonnage avec Kassav’, il a construit une œuvre à la fois intemporelle et connectée sur l’actualité musicale, convoquant tantôt les tambours du gwoka, tantôt la nu soul américaine ou le ragamuffin. Mais, envers et contre tout, c’est sans doute les sortilèges du chanteur de charme qui conserveront Patrick Saint Eloi dans la mémoire des cultures créoles.