Le melting pot d’Abd Al Malik

Le quatrième album d’Abd Al Malik surprend. Produit par le Canadien Gonzales, Château Rouge s’ouvre aux musiques africaines ou électroniques, au rap ou au chant, et même à l’anglais. Rencontre avec un homme qui entrechoque les cultures.

Quatrième album, Château rouge

Le quatrième album d’Abd Al Malik surprend. Produit par le Canadien Gonzales, Château Rouge s’ouvre aux musiques africaines ou électroniques, au rap ou au chant, et même à l’anglais. Rencontre avec un homme qui entrechoque les cultures.


RFI Musique : Comment est né cet album ?

Abd Al Malik : Un événement un peu tragique est à la base de l’album : le décès de mon grand-père maternel. Mon travail, c’est explorer et questionner mon identité. Si l’on prend l’image de l’arbre, jusqu’à présent, j’avais parlé de mes fruits. Là, j’avais envie de parler de mes racines. Ce disque est aussi une sorte de manifeste sur l’identité, qui est toujours mosaïque. C’est un peu une réponse à toutes les aberrations que l’on a pu entendre : le débat sur l’identité nationale, le repli par rapport aux sans-papiers ou aux gitans.

Sur ce nouvel opus, musiques africaines ou électro ont pris la place du jazz ou de la chanson. Le slam s’ouvre au rap et au chant…
Il y a toujours plusieurs facettes d’un même artiste. C’est comme faire visiter plusieurs pièces d’une même maison. C’est pourquoi j’ai beaucoup d’admiration pour quelqu’un comme Jacques Brel, qui arrête parce qu’il a l’impression de se singer. J’ai beaucoup d’admiration pour un Bashung, qui se renouvelle à chaque album. C’est eux que j’ai en point de mire.
Je ne suis pas un vrai slammeur, je l’ai toujours dit, j’utilise le slam, comme j’utilise le jazz, la chanson ou aujourd’hui, la rumba-rock congolaise.

Trois textes sont en anglais. Est-ce que vous vous destinez à une carrière internationale ?
Je ne pouvais pas évoquer l’Afrique sans prendre en compte le fait que l’anglais y prend de plus en plus de place, au détriment de la francophonie. Beaucoup de jeunes Africains d’anciennes colonies françaises rêvent plus de New York que de Paris. Sur Ground Zero, c’était plus naturel de se mettre à l’anglais. C’était marrant de chanter en anglais, avec mon accent français à la Antoine de Caunes. Il y a aussi du lari et du lingala, deux patois. Nous allons faire une vraie tournée internationale, en passant par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Brésil, et l’Afrique…

Vous dîtes encore : "J’écris pour qu’on vive bien ensemble". Vous y tenez beaucoup, depuis l’album Gibraltar
Bien sûr. C’est facile d’être dans une forme de cynisme ou d’ironie, dans un soi-disant second degré élégant, de savoir tout sur tout. Moi je ne parle que de ce que je connais. Dans ce bouillonnement mondialisé, comment va-t-on faire pour que des gens soi-disant de cultures totalement différentes réussissent à avancer ensemble ? De mon point de vue, c’est là que réside la réelle subversion : dire qu’il faut tenter ce "vivre ensemble".

Vous venez de recevoir le prix Edgar-Faure 2010 du livre politique pour La guerre des banlieues n'aura pas lieu. Content ?
Les prix, ce sont un peu des médailles en chocolat. Mais vu d’où je viens, c’est important. Car cela veut dire que si j’ai pu le faire, n’importe qui peut le faire. L’un de mes rôles, c’est de donner de l’espoir.

Vous pratiquez le soufisme, que représente la religion pour vous ?
La religion, la spiritualité sont centrales pour moi. Si l’on a pu m’entendre parler d’islam, par exemple, c’est parce que depuis le 11 septembre 2001, il y a une sorte de quiproquo incroyable. On veut nous dire que l’islam est intrinsèquement violent. Il faut donc rétablir la vérité, l’islam est comme toutes les spiritualités, on y parle d’amour, d’acceptation de l’autre dans la différence…

Les études que vous avez faites en philosophie vous ont-elles influencé dans la quête du mot juste ?£
Oui. Mais c’est d’abord la musique qui dicte les mots, j’écris vite, en trente minute un texte doit être plié. En revanche, je fais très attention à ce qu’ils signifient et impliquent. Ce qui m’étonne, c’est le rapport des autres avec les mots. Par exemple, beaucoup ne font pas la différence entre un texte moral et un texte moralisateur, cela n’a rien à voir. Un texte moral, c’est comme les fables de La Fontaine, avec la morale de l’histoire, c’est ce que j’écris. On m’a parfois reproché une attitude moralisatrice.

"Philosopher fait plus de mal que de bien", pourquoi ?
Oui, car c’est plus simple de ne rien calculer et d’avancer dans la vie sans se poser de question. Si on est Deleuze, on a mal, parce que la réalité fait mal. Dans mon quartier de Strasbourg, le grand fléau, c’était l’héroïne. Les gens qui sont tombés dedans étaient les plus sensibles de mon entourage. Si on ne philosophe pas, alors on se défonce à quelque chose.

Abd Al Malik Château Rouge (Barclay/Universal) 2010.
Abd Al Malik La guerre des banlieues n'aura pas lieu (Ed. du Cherche Midi) 2010
En tournée à partir du 15 mars 2011