Le rêve bleu de Daphné

Prix Constantin 2007, la chanteuse Daphné sort enfin son troisième album, Bleu Venise, tout entier écrit d’une plume onirique et amoureuse, et très bien servi par la production du magicien Larry Klein.

Troisième album, Bleu Venise

Prix Constantin 2007, la chanteuse Daphné sort enfin son troisième album, Bleu Venise, tout entier écrit d’une plume onirique et amoureuse, et très bien servi par la production du magicien Larry Klein.

La saison est bleue, faut-il croire : après Soleil bleu de Sylvie Vartan et Bleu nuit de Mylène Farmer, Daphné s’empare à son tour de l’azur en intitulant son album Bleu Venise. Mais elle a sur ses aînées une sorte d’antériorité dans l’exploration du nuancier : ses deux premiers albums étaient titrés L’Émeraude et Carmin.

Mais pas de projet secret dans cette suite de trois couleurs en trois albums. Et, non plus, pas de brief de départ, pas de construction a priori pour l’écriture et la réalisation de ce nouveau disque. "Tout le monde pourrait le dire, explique-t-elle de sa voix à la fois pointue et charnue, cela peut paraitre banal, mais j’essaye de faire des belles choses. Je le dis sans prétention : j’essaye de faire des choses harmonieuses dans lesquelles j’ai du plaisir, qu’il s’agisse de chansons mélancoliques ou de chansons un peu plus farfelues. Être juste dans l’émotion me tient vraiment à cœur. Mais il n’y a pas de direction, sinon que ce disque parle beaucoup d’amour, comme les deux précédents."

On remarque une homogénéité plus marquée quant à la qualité des chansons qu’écrit Daphné, une dimension romanesque plus affirmée et même que plusieurs chansons de Bleu Venise ont de belles qualités de singles. Peut-être est-il temps : à trente-quatre ans, Daphné est dans la position singulière d’une carrière à la fois lancée et discrète. Révélée par L’Insoumise, extrait de son premier album, en 2005, couronnée par le prix Constantin à son deuxième album, Carmin, en 2007, elle a encore manqué de tubes ou de chansons vraiment incontestables, malgré les qualités de Musicamor ou Le Petit Navire (avec Kad Merad en guest star dans le clip).

Ici, L’Homme à la peau musicale (qui tourne depuis quelques semaines sur les radios) installe bien son personnage sensuel et capable d’être un peu écervelé, tandis que deux valses lentes, Chanson d’orange et de désir et Portrait d’un vertige, la hissent à la hauteur de quelques compositeurs de grandes chansons mélancoliques et populaires, comme Carla Bruni ou Julien Baer. Et on sent bien que, souvent, son bagage est chargé de réminiscences des grands compositeurs du XIXe siècle : "Ce n’est pas une recherche consciente mais je suis certainement imprégnée de beaucoup de musiques que j’aime, et j’aime Satie, Ravel, Chopin. Parfois, ils me reviennent dans des phrases mélodiques. Avec le jazz, la musique classique est celle que j’écoute le plus. Je ne pourrais pas m’en passer."

Des compagnons appropriés

Pour l’accompagner dans l’exploration de sa Venise imaginaire, Daphné avait deux compagnons d’aventure particulièrement capés : réalisation et arrangements sont de Larry Klein, qui a travaillé ces dernières années avec Joni Mitchell, Mélodie Gardot ou Madeleine Peyroux, tandis que les arrangements de cordes de sept chansons sur treize ont été confiés à Vince Mendoza, autre compagnon de studio de Joni Mitchell, mais aussi de Björk, Elvis Costello ou Robbie Williams. Ensemble, ils élargissent encore les horizons oniriques de Daphné, qui sème volontiers d’étoiles le quotidien amoureux.

Et, d’ailleurs, elle semble rétive aux chansons semées de superlatifs des champions du monde d’amour. Elle rit : "Le genre 'À faire pâlir tous les marquis de Sade' ? J’écris ce qui me passe par la tête mais je suis quelqu'un de pudique. Je n’ai pas envie de convoquer tout le monde. J’avais fait une chanson qui s’appelait L’Hymne aux détails et qui sera peut-être sur un album suivant. Elle dit que dans les détails se logent des choses qui me touchent parfois davantage que les grandes déclarations très show off. La magie est dans des petites choses parfois un peu maladroites."

Daphné explique : "À une exception, j’ai travaillé les chansons pendant des mois pour qu’elles donnent l’impression de ne pas l’avoir été." Et, de mots simples en phrases douces, elle installe une poésie à la tendresse soyeuse, à la générosité sans ostentation, à l’humilité charmante. Elle annonce ainsi "Une chanson ici tout d’suite/En dentelle en myosotis/For a day ou pour longtemps/Mais sans ornement/Une chanson qui fait le pitre/De gestes, de plaisir/Qui voudrait toujours te séduire/Si seulement" (dans Chanson d’orange et de désir). Et qu’on ne s’étonne pas de retrouver chez elle des échos épars de romantismes qui, ailleurs, sont disjoints : des romans pour filles, la Venise de Visconti, des hivers scandinaves, des bribes d’autres siècles et de complaintes jazz des années 50, les ombres d’Isadora Duncan ou Alexandra David-Neel … "J’aime faire parler la mémoire, j’aime retrouver ce qui est présent dans nos vies et nous échappe complètement..."

Daphné Bleu Venise  (V2/Universal) 2011