Mamady Keïta, 50 ans de carrière

"Il est venu à mon esprit de fêter mes 50 ans de carrière. En rêvant de gonfler mon groupe, avec des instruments mélodiques comme le balafon, la kora, la flûte et le saxophone." C’est ainsi que le vénérable et vénéré djembefola Mamady Keïta explique la création d’Hakili, ("l’esprit"), un spectacle qui saluait un demi-siècle de carrière en 2009, devenu en 2010 le dixième album de ce musicien au parcours exceptionnel. L’occasion d’en cerner les contours en dressant le portrait de ce fringuant sexagénaire.

Portrait d'un djembefola

"Il est venu à mon esprit de fêter mes 50 ans de carrière. En rêvant de gonfler mon groupe, avec des instruments mélodiques comme le balafon, la kora, la flûte et le saxophone." C’est ainsi que le vénérable et vénéré djembefola Mamady Keïta explique la création d’Hakili, ("l’esprit"), un spectacle qui saluait un demi-siècle de carrière en 2009, devenu en 2010 le dixième album de ce musicien au parcours exceptionnel. L’occasion d’en cerner les contours en dressant le portrait de ce fringuant sexagénaire.

Tout a commencé alors qu’il était haut comme trois mangues. Le natif de Balandugu tâte du tambour à cinq ans, surdoué vite repéré par Karinkadjan Kondé, le maître du djembé de ce village guinéen situé dans le Wassolon. A 7 ans, Mamady commence son initiation au "tambour qui parle", des leçons qui serviront toute sa vie à celui dont le parcours débute alors même que le président Sékou Touré obtient l’indépendance du pays. D’ailleurs, ses premiers pas s’inscrivent dans la démarche du pays tout entier, à l’heure où l’authenticité culturelle permet de valoriser le patrimoine national. "Sékou Touré a démystifié notre tradition à travers le monde et a soutenu les artistes nationaux en les considérant comme des ambassadeurs du pays."

C’est ainsi que le jeune Mamady franchit haut la main toutes les épreuves de sélection, jusqu’à atteindre à 12 ans la compétition nationale. Deux ans plus tard, en 1964, il intègre le prestigieux ballet national Djoliba qui vient tout juste de se monter."Au départ, ce groupe devait servir Harry Belafonte, un proche de Sékou Touré. Le président lui avait proposé de faire son casting, parmi les talents du pays. Plus de 500 artistes ont été réunis sur une île." Résultat : une quarantaine d’heureux élus s’apprêtent à suivre le chanteur sur les pistes du monde. "Mais suite à une brouille, le Djoliba s’est retrouvé dans la main de Sékou Touré."

Dès lors, les tournées internationales s’enchaînent. "J’ai visité le monde, de l’URSS aux Etats-Unis" et le monde des musiques l’a visité. "Du rock au jazz, du reggae à la samba.  Cela m’a bien aidé pour savoir arranger ma tradition." A Cuba, Mamady Keïta prend une claque. "La connexion avec les Cubains, c’était direct ! Jusqu’aujourd’hui, c’est toute l’Afrique sur une île !", se souvient celui qui à l’époque, croisait dans les coulisses du palais du Peuple, Myriam Makeba, l’hôte de Sékou Touré. "A la mort de ce dernier, en 1984, le pays s’est ouvert."

Après la Guinée

Deux ans plus tard, Mamady Keïta quitte le Djoliba dont il est directeur artistique pour rejoindre l’ensemble Kotiba à Abidjan. Dix-huit mois, jusqu’à ce qu’il soit débauché par les deux créateurs de l’école Répercussions qui va ouvrir à Bruxelles. "Ma pédagogie les a éblouis." L’histoire s’accélère ! Le Guinéen débarque en Belgique le 11 mai 1988. Il y aura un avant et un après cette année-là pour lui, d’autant qu’il crée la même année son groupe Sewa Kan. Puis fonde dans la foulée la première école de djembé : Tam Tam Mandingue.

Depuis plus de vingt ans, il diffuse la culture mandingue à travers le djembé qu’il connaît sur le bout de ses longs doigts. Selon une méthode toute personnelle, qui rompt avec les principes académiques. "Pour maîtriser le djembé, il faut en saisir l’histoire. Tout d’abord comprendre les trois sons essentiels : les claqués, les tons, et les basses. Puis décomposer les rythmes, en s’adaptant à l’écriture européenne." Et les rythmes, il en dénombre des centaines ! "Tous sont liés à une histoire, à un moment de la vie : amour, circoncision, pleine lune, mariage, naissance, baptême, récolte…" Ce sont ces secrets, des bonnes paroles, qu’il délivre à des disciples du monde entier. En Europe et en Afrique, aux Etats-Unis où il vit depuis six ans et à Singapour, où il vient d’ouvrir une école. Au Japon, une petite île a même pris le djembé comme patrimoine culturel et Mamady Keïta comme porte-parole. "Même la Chine est entrée dans le djembé ! C’est incroyable !"

Reconnaissance

Pas de doute, le djembé est entré dans le grand concert mondial. "Mon film Djembéfola, un documentaire qui a gagné sept prix, a été très important dans cette reconnaissance !" Sage, Mamady Keïta se montre bienveillant mais néanmoins lucide quant aux frappadingues de cette percussion : "Il faut souhaiter que ce ne soit pas qu’une mode." Il faut faire parler les peaux, pas juste les cogner pour déjouer les pièges de terribles contre-sens. "Rien à voir avec les griots ! Le djembé a été créé par la caste des forgerons. C’est un instrument de fête, un symbole de joie ! Bien plus qu’une percussion."

A l’aube de ses soixante ans, à l’aune de ses cinquante ans de carrière, le Guinéen se félicite de l’évolution de la place du percussionniste dans le monde de la musique. "Je me suis battu pour mettre la percussion sur le devant de la scène, alors que nous étions en coulisses, considérés comme de simples accompagnateurs. Puis j’ai imposé un groupe de percussions. D’ailleurs à l’occasion de l'anniversaire de Sewa Kan en 1998, où j’ai convié plein d’amis : Manu Dibango, Mory Kanté, Doudou N’Diaye Rose… ce sont les chanteurs qui nous accompagnaient. Nous les moteurs de la musique !"

Mamady Keïta Hakili (ZigZag/Cristal/Harmonia Mundi) 2010