Charles Trenet, un anniversaire en demi-teinte

Le 18 février 2001 s’est éteint un des plus grands révolutionnaires de la chanson française au XXe siècle, Charles Trenet. Dix ans après sa mort, il semble qu’une génération d’artistes a moins besoin de ses enseignements que de Brassens et Gainsbourg.

La chanson révolutionnée

Le 18 février 2001 s’est éteint un des plus grands révolutionnaires de la chanson française au XXe siècle, Charles Trenet. Dix ans après sa mort, il semble qu’une génération d’artistes a moins besoin de ses enseignements que de Brassens et Gainsbourg.

Il n’y aurait pas eu Carla Bruni, on aurait presque oublié le dixième anniversaire de la mort de Charles Trenet. En dévoilant au début de cette semaine un extrait de sa version personnelle de Douce France, l'épouse du président de la République a réussi une double opération de relations publiques : rappeler qu’elle est une chanteuse et qu’elle prépare son nouvel album, d’une part ; et, d’autre part, se réapproprier une chanson aimée des Français tout en lui rendant sa singulière valeur politiquement consensuelle.

Car il y a un signe intéressant : d’après une enquête récente, la chanson de Charles Trenet préférée par les Français n’est plus La Mer mais, justement, Douce France. Une chanson qui, à sa création en 1943, était déjà une référence à un passé idéalisé – celui du "Cher pays de mon enfance". Et c’est une chanson qui peut se chanter à mi-voix, se fredonner dans n’importe quelle tessiture, se pratiquer distraitement comme un signe de reconnaissance entre les âmes mélancoliques attachées à une certaine unanimité identitaire française – "Mon village au clocher, aux maisons sages".

En 2006, le cinquième anniversaire de la mort de Charles Trenet avait été l’occasion de la sortie de Je n’irai pas à Notre-Dame, album de chansons inédites enregistrées entres 1994 et 1999, au temps de ses derniers disques. Rien de tel cette année, à part quelques rééditions et la parution d’un nouveau livre de Jacques Pessis, journaliste proche du chanteur qui publie une biographie complice, fervente et attendrie, Trenet, le philosophe du bonheur (240 pages, éditions de L’Archipel).

Les médias et les maisons de disques se préparent avec plus d’entrain au vingtième anniversaire de la mort de Serge Gainsbourg et au trentième anniversaire de la mort de Georges Brassens. Ce n’est pas seulement pour des raisons commerciales : il semble que la France laisse glisser doucement une part de sa mémoire chantée.

Réconciliation des générations

En 1977, la jeunesse la plus gauchiste de France, le public de Catherine Ribeiro, François Béranger ou Joan Pau Verdier avait découvert un "papy" incroyablement jeune et frais au premier Printemps de Bourges. Neuf ans plus tard, Jack Lang et les députés socialistes avaient distribué dans les couloirs du Palais Bourbon un 45 tours presque scandaleux : avec la complicité de Trenet, les jeunes gens de Carte de Séjour (dont Rachid Taha) reprenaient Douce France avec un fort accent beur de la banlieue lyonnaise.

Dans cette France des années 80, qui allait quelques temps plus tard voter une loi sur les quotas de langue française à la radio, Charles Trenet incarne la réconciliation entre plusieurs générations artistiques. Sa jeunesse de révolutionnaire du swing est d’une exemplarité absolue pour les artistes qui essaient de trouver de nouveaux idiomes musicaux pour la langue française.

Et quand, à l’aube du nouveau millénaire, le grand enfant fou Jacques Higelin décide d’explorer son répertoire et sa mémoire avec une tournée et un disque tout entier consacrés à Trenet, il reconnaît lui-même que c’est un retour aux sources d’une passion bien ancrée pour le bouleversement, l’audace et la poésie.

Car Jacques Brel l’avait bien dit dans les années 50 : "Sans lui, nous serions tous des experts-comptables". Serge Gainsbourg est ébloui à l’âge de neuf ou dix ans par Trenet, Georges Brassens l’imitera dans mille brouillons de chansons avant de trouver son style propre, c’est avec "Le Bon Dieu (…) dans son fauteuil de nuages" dans Boum qu’Anne Sylvestre s’éveille aux sortilèges de la chanson et de la poésie, Jacques Higelin monte sur scène en attraction à l’âge de dix ans dans des cinémas de banlieue en chantant du Trenet…

Liberté et fantaisie

Charles Trenet a donné à la chanson française la capacité de rêver tout haut. Quand il fait chanter à Maurice Chevalier son Y a d’la joie, celui-ci se découvre un nouveau sourire au troisième couplet : "La Tour Eiffel part en balade/Comme une folle elle saute la Seine à pieds joints". Jamais on n’a osé telle liberté, telle fantaisie, telle folie au pays de l’"amour-toujours" et du "caresse-tendresse".

Le choc Trenet n’est pas seulement l’importation du jazz : depuis une quinzaine d’années, Maurice Chevalier importe régulièrement des musiques d’outre-Atlantique et, depuis le début des années 30, Mireille, Pills et Tabet ou Jean Sablon empruntent eux aussi des rythmiques syncopées et enlevées au jazz. Ce que Trenet apporte de tout à fait neuf, c’est l’accord entre la pétulance de ce swing et la complète liberté de son inspiration poétique. Les objets, les lieux, les personnages, les images sont dépaysants, neufs, étourdissants – la Tour Eiffel en balade, des fantômes rigolos, des amants flottant dans les airs, des statues vivantes…

Il donne l’enfance à la chanson. Et c’est peut-être pourquoi il n’est pas célébré cette année avec un entrain manifeste : actuellement, la musique populaire en France se débarbouille volontiers de l’enfance. Chansons folk en anglais, électro quêtant la gloire du dancefloor, rock fier de son électricité, il y a peu d’élans aujourd’hui qui ressemblent à la poésie heureuse de Trenet, peu de courants qui aillent chercher à la source de sa fantaisie…

Paradoxalement, on a l’impression qu’après avoir libéré tant d’adolescents des pesanteurs du monde adulte, Charles Trenet se réfugie maintenant dans les chambres d’enfants, là où les cœurs font toujours boum et là où les percepteurs plient boutique… Peut-être les gosses sont-ils vraiment les derniers à rêver comme Trenet.