Art Melody, le son du Burkina Faso

Le rappeur Art Melody sort en téléchargement numérique un second album finement produit, Zound Zandé ("la déglingue"), un objet musical non identifié. Rencontre au sommet entre la voix rauque d'Art Melody et les instrumentaux du jeune DJ bordelais Redrum.

Nouvel album, Zound Zandé

Le rappeur Art Melody sort en téléchargement numérique un second album finement produit, Zound Zandé ("la déglingue"), un objet musical non identifié. Rencontre au sommet entre la voix rauque d'Art Melody et les instrumentaux du jeune DJ bordelais Redrum.

Il y a encore cinq ans, quand on parlait de musique en Afrique de l’Ouest francophone, on pensait immédiatement à Bamako, Dakar ou Conakry. Grâce au coup d’éclat de la sortie du premier album de Victor Démé, immense succès de l’année 2008, Ouagadougou existe désormais sur la carte culturelle d’Afrique de l’Ouest. Et pas seulement pour son cinéma, mais aussi pour sa musique !

Le rappeur Art Melody bénéficie de ce nouvel enthousiasme pour le Burkina Faso. En mars, il sort son deuxième album Zound Zandé, "la déglingue". Comme on pourrait parler d’un couple mixte, Zound Zandé est un album mixte: Bordeaux-Ouaga, c’est l’histoire d’un coup de foudre.

Alchimie

Art Melody a rencontré en 2008 Nicolas Guibert et Sébastien Gouverneur, venus à Ouagadougou tourner Tamani, un film documentaire qui retrace une journée dans le quotidien de Ouagadougou… Rappeur originaire de Bobo Dioulasso, au sud du pays, installé à Ouagadougou depuis 2003, Art Melody occupe une longue séquence du film. Il fume, écrit et rappe dans sa chambre dépouillée d’un quartier populaire de Ouaga.

Les Français remarquent son flow, sa voix rauque. Il est pourtant peu connu à Ouagadougou, où il n’a jamais sorti de cassette faute de moyens. L’année suivante, pendant le Festival Panafricain de Cinéma de Ouagadougou (FESPACO), les réalisateurs projettent leur film et enregistrent en une semaine un premier album, sur des instrus de Minimal Konstruction, un DJ électro-hip hop bordelais. Plusieurs morceaux très produits remportent un succès d’estime : To Biiga ou Un monde 100 guerres, séduisent. Entre hip hop, électro et samples tous azimuts, l’alchimie franco-ouagalaise fonctionne.

Invité en France entre avril et juillet 2010, Art Melody se produit en première partie du Sud-Africain Ben Sharpa, des groupes la Rumeur ou Watcha Clan. Le rappeur et l’équipe de Tamani s’apprêtent à s’isoler dans un village de Dordogne pour enregistrer un deuxième album… Mais le disque dur de Minimal Konstruction implose. Toutes les musiques imaginées par le DJ sont perdues.

L’équipe se tourne alors vers Redrum, le petit frère du DJ attitré, aide-maçon dans la vie, mais aussi concepteur d’instrus pour les groupes de rap du coin. C’est donc dans son petit appartement qu’en quelques jours, Art Melody et Redrum improvisent douze morceaux. Redrum cite comme influence les producteurs hip hop Jay Dee et Madlib, la soul et la funk seventies mais dans ses instrus, on retrouve aussi pas mal d’électro, de jazz et un soupçon de l’atmosphère crasseuse des productions de hip hop anglais. Les sorties du label anglais Ninja Tunes ? Il écoute de loin… L’Afrique ? Il a approché l’afro-funk à la faveur de rééditions, mais à travers quels artistes, quels morceaux ? Il ne s’en rappelle plus.

Qu’importe si c’est par accident, mais ses compositions et interludes donnent une vraie épaisseur au disque d’Art Melody. D’ailleurs, Dave Cooley du label Stones Strow (Aloe Blacc, The Heliocentrics et Madlib justement) a eu un coup de coeur pour l’ensemble et a accepté de masteriser le projet. Résultat : le son est impeccable.

Climat

Au-delà de l’ambiance unique de cette rencontre franco-burkinabé, il y a le flow, féroce, bondissant ou désabusé, avec lequel Art Melody crache son désespoir d’un quotidien vide et d’un horizon cimenté. En 2000, il a tenté "l’aventure" essayant de rejoindre l’Espagne clandestinement.

Après des mois de voyage à travers le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, le Niger, il a atteint l’Algérie à bout de souffle, a été incarcéré quinze jours, puis renvoyé au Burkina Faso en 2003. Nulle allusion dans ses textes à cette douloureuse expérience : il préfère chanter en dioula, en mooré ou en français les maux qui minent la société burkinabé. La démission des pères, le populisme des hommes d’état, le pillage des ressources, le quotidien exsangue des familles, les diplômés sans travail…

Depuis Ouagadougou, il assure que c’est au Burkina que se construira son avenir, la terre où son bébé vient de voir le jour. Et pourtant, à écouter la bande originale de son Burkina déglingué la pente semble raide. Art Melody, autoproclamé voix des sans-voix, chante l’espoir frustré d’une jeunesse qui s’ennuie.

Art Melody Zound Zandé (Banzaï Lab) 2011 Edition RFI
En tournée française en mai et juin
A la Dame de Canton à Paris le 19 mai 2011