Joann Sfar en dialogue direct avec Brassens

Adieu pompe (funèbre) et images vieillies. Jusqu’au 21 août, la Cité de la Musique à Paris présente l’exposition Brassens ou la liberté, où Joann Sfar dynamite avec l’aide de la journaliste Clémentine Deroudille, l’image qu’on avait jusque-là de Georges Brassens. À cette occasion, le dessinateur du Chat du Rabbin a répondu à RFI Musique.

Le travail d'un inconditionnel

Adieu pompe (funèbre) et images vieillies. Jusqu’au 21 août, la Cité de la Musique à Paris présente l’exposition Brassens ou la liberté, où Joann Sfar dynamite avec l’aide de la journaliste Clémentine Deroudille, l’image qu’on avait jusque-là de Georges Brassens. À cette occasion, le dessinateur du Chat du Rabbin a répondu à RFI Musique.


RFI Musique : En quoi Brassens nous parle-t-il aujourd’hui ?
Joann Sfar : Il est intemporel comme Jean de La Fontaine, comme Molière. À la différence de Gainsbourg, qui est un poète, Brassens est un penseur. Si on lit bien les textes de ses chansons, on découvre une pensée très vitaliste, très française, dans le bon sens du terme. Il a une manière d’être rétif à tout, une absence totale de démagogie que je trouve très salubre. Depuis quelques années, je suis à la recherche de mon Panthéon français et, en voyant cette exposition, on aura compris que j’aime beaucoup Brassens.

Quel est le sens d’une exposition Brassens ou la liberté en 2011 ?
C’est exactement la question que je me suis posée, et quand j’ai vu le matériau que Clémentine (Deroudille) m’apportait, j’ai tout de suite été bluffé. Je croyais m’y connaître un peu en Brassens, mais j’ai découvert plein de choses, inédites, voire très peu connues. Il y a des carnets autobiographiques où il note la mort de tous ses copains, il y a aussi son dictionnaire annoté dans lequel presque chaque mot est commenté. Il y a aussi 40 chansons très peu connues, qui ont été écrites au moment où il était en Allemagne au STO, et qu’Olivier Daviaud a mis en musique. Tout ça me donnait très envie. Après, je me suis replongé dans les lettres qu’il écrivait et j’ai rencontré à ma grande surprise un Brassens plus jeune que moi, qui n’est pas encore chanteur, qui rêve d’écriture et qui à mon avis, est une source d’inspiration pour tous les écrivains, tous les artistes.

Comment s’est passé votre travail ?
Au début, je travaillais sur les textes de Clémentine, qui extrayait les choses, et je ne parvenais pas à faire quoi que ce soit. Et puis, j’ai demandé à avoir les textes de Brassens lui-même et ça a été la même méthode qu’avec Gainsbourg : j’ai essayé d’être en dialogue direct avec lui. Quand je dessine les chansons de Brassens, je me borne en définitive à faire son portrait, et j’y rajoute évidemment ce que je voudrais entendre de lui.


Quel Brassens préférez-vous dessinez ? Le jeune Brassens, celui qui balance entre deux âges, ou celui des vieux jours ?
Le Brassens jeune, torse nu et qui baise. Je crois qu’on a un problème dans notre société avec le sexe joyeux et ce que j’aime chez Brassens, c’est que tout ça est débridé. C’est un bon professeur à ce titre-là… Il faut vraiment être idiot pour le trouver misogyne, parce que les personnages féminins qu’il invente sont extraordinaires ; ils ne sont pas plus clichés que les hommes qu’il met en scène. Quand il raconte les débuts de son histoire d’amour avec Püppchen (la compagne de toujours de Georges Brassens), c’est tellement joli. Püppchen était mariée, ils ne vivaient pas ensemble, ils se donnaient rendez-vous trois fois par semaine à heure fixe, à 15 heures, et Brassens disait : "Dès 14 heures, j’étais heureux parce que j’allais la voir." Là, on n’est pas loin de la manière de s’attacher à quelqu’un comme chez Antoine de Saint-Exupéry, dans le Petit Prince.

Quelle est la part de Georges Brassens dans vos personnages de BD ?Brassens, c’est vraiment constitutif. Il y a un personnage, l’homme arbre, que je dessine depuis tout petit et qui est vraiment inspiré de lui. C’est commode pour un dessinateur de se trouver des maîtres parmi les chanteurs parce qu’on n’est jamais vraiment en concurrence. Donc, on peut leur piquer plein de choses. Peut-être que le point commun des gens que j’aime bien, que ce soit Albert Cohen, Georges Brassens ou Marcel Pagnol, c’est d’avoir chacun un petit théâtre ; pour un auteur de bandes dessinées, c’est pratique. 

En travaillant sur l’exposition, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?
D’abord, que Georges Brassens préparait toutes ses interviews par écrit. Ensuite, ce dont je me doutais et qu’on est content d’entendre, c’est de savoir à quel point il était orgueilleux. Il fait toujours le faux modeste à la télévision, ce qui est profondément emmerdant. On a retrouvé des interviews de radio où il est un peu bourré et dans lesquelles il se lâche vraiment (Joann Sfar imite Brassens) : "Et pourquoi voulez-vous que je fréquente les gens de la chanson ? Y’a personne là dedans !" On sait bien qu’il pense ça dans le fond, qu’il est convaincu que ce sont tous des cons, mais ce qui est formidable, c’est le moment où il le dit.

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 Brassens où la liberté