Bertignac, ça, c’est vraiment lui !

Son nouvel album, Grizzly, est un orage d’acier : sur des textes de Boris Bergman, Louis Bertignac, l’ancien guitariste de Téléphone, plonge sans complexe dans un rock puissant et violent.

Retour discographique du guitariste

Son nouvel album, Grizzly, est un orage d’acier : sur des textes de Boris Bergman, Louis Bertignac, l’ancien guitariste de Téléphone, plonge sans complexe dans un rock puissant et violent.

Quand on lui demande pourquoi il a attendu, si longtemps, Louis Bertignac fait la moue : "Je ne sais pas. Je suppose qu’après Téléphone, je me suis trouvé à devoir faire le chanteur. La voix a pris de plus en plus de place… Non, je ne sais pas." Mais il est tout à sa délectation d’avoir signé un album de guitariste comme il y en a peu dans le rock en France. Grizzly, son sixième album en studio depuis la fin de Téléphone, comporte treize titres : treize riffs furieux qui déchaînent chacun des solos de guitare embrasée, treize riffs sur lesquels Bertignac chante comme jadis les héros du rock de sa jeunesse – les Who, Led Zeppelin…

L’album est né de la rencontre – ou plutôt de la re-rencontre – avec Martin Meissonnier, un réalisateur plutôt inattendu pour un album de rock brutal. Car Meissonnier fut dans les années 80-90 un des plus grands artisans de l’explosion de la world music, notamment auprès de Fela Kuti, Amina, Papa Wemba ou Ray Lema. "Nous nous étions déjà rencontrés à Katmandou ou à Shanghai, dans des circonstances étranges. Je ne savais même pas qu’il réalisait des albums. Ni même qu’il aimait cette musique. Mais avant d’entrer dans le métier, il avait été batteur dans un groupe de rock quand il avait quinze ans." Quand ils se rencontrent, Louis Bertignac a déjà écrit des chansons pour l’album qui succèdera à Longtemps, son album de 2005 dont la plupart des textes avaient été écrits par Carla Bruni, dont il avait produit le premier disque.

Et Meissonnier lui dit qu’il devrait plutôt s’orienter vers ce qui lui plait le plus au monde et dont il se sent toujours plus ou moins frustré : jouer de la guitare électrique très fort, dans le même esprit que Jimmy Page ou Pete Townsend. "Martin m’a donné la clé d’une porte. Les riffs m’attendaient derrière. Il m’a donné des conseils avant même que je commence à composer. Alors je suis devenu accro : aucun réalisateur n’avait jamais travaillé sur un de mes albums depuis le début. Il a été là tout le temps et j’ai vraiment aimé le chemin pour arriver à cet album. Il m’a poussé à salir la voix, à enregistrer en deux jours. Mais quand il a fallu arrêter d’être le patron, il a su le faire, comme au moment du mix où il a vraiment écouté ce que je voulais. Il a été psy encore plus que réalisateur."

À la batterie, Cyril Atef de Bumcello et de Band of Gnawa (remplacé sur un titre par Richard Kolinka, batteur de Téléphone) et, à la basse, Hilaire Penda. "Ils sont venus travailler un peu la veille. Pendant les séances, ils réécoutaient parfois la maquette avant l’enregistrement et, autrement, ils ont été en improvisation presque totale. En ce qui me concerne, j’ai privilégié les solos par rapport aux rythmiques. L’interaction avec la basse et la batterie ne sont pas sensibles quand on refait les solos à la maison après l’enregistrement. Il n’était pas question d’espérer faire mieux après le studio. En revanche, j’ai refait quelques rythmiques."

Boris Bergman, parolier incontournable

Pour les textes, il a fait appel à Boris Bergman, légendaire compagnon de route d’Alain Bashung, qui n’oublie pas qu’il est entré en rock en écrivant Rain and Tears pour Aphrodite’s Child. "C’est un faiseur de proverbes. J’aurais du mal aujourd’hui à me passer de lui. Je lui avais donné des maquettes en yaourt et il a écrit dessus, sans que je lui donne de sujet. À chaque chanson, cela a été une complète surprise, y compris quant au sujet du texte. Et il était toujours en accord parfait avec la musique et avec les quelques mots qui surnageaient dans mon yaourt. Ses paroles arrivent comme des images. Parfois, je ne comprenais pas ce qu’il avait voulu dire. Mais lui non plus, d’ailleurs. Je lui ai demandé de refaire deux ou trois phrases sur tout l’album. Au bout du compte, tout me correspond. Il y a même des choses que j’aurais aimé dire. Nous nous étions vus seulement deux ou trois fois. Mais je ne crois pas qu’il soit très facile de faire un contresens avec moi : j’ai un caractère assez facile à comprendre."

Évidemment, Bertignac va partir en tournée en trio. "C’est ce que je fais depuis quinze ans, et il n’est pas question de faire autrement : j’ai une guitare qui prend beaucoup de place. Dès qu’entre un autre instrument, il faut que je me limite..." Il sera sur scène avec sa fidèle Gibson SG Junior de 1963 à la caisse usée. "Je l’ai achetée 20 $, ce qui était tout ce que j’avais en poche, à un type qui m’avait pris en stop et qui avait cette guitare chez lui depuis des années et qui n’en faisait plus rien. En fait, il s’agissait de dealers qui sortaient de taule et qui m’avait pris en sympathie quand je remontais de Los Angeles à New York en stop. J’ai beaucoup d’autres guitares mais, pour la scène et les choses sérieuses, c’est à elle que je fais confiance. J’ai l’impression que mes doigts se sont modifiés pour coller à ce manche. Elle n’a pas beaucoup d’aigus, ne brille pas beaucoup mais son manche est extraordinairement souple, et elle est très légère".

Non, il ne cache pas sa délectation. D’ailleurs, si on retourne le CD, on lit une phrase manuscrite : "Ça, c’est vraiment moi". Une référence au tube de Téléphone Ça c’est vraiment toi ? Mieux encore : "Jean-Louis Aubert est venu écouter les morceaux  à la maison. À la fin, il m’a dit : 'J’ai un titre pour ton album : Ça, c’est vraiment moi.' Mais j’avais déjà choisi Grizzly. Alors on l’a mis au dos de la pochette."

Louis Bertignac Grizzly (Polydor/Universal) 2011
En tournée en France à partir du 24 mars et en concert à l'Olympia à Paris le 8 juin