Les Ogres de Barback, pour l’amour de Pierre Perret

Pierre Perret et les Ogres de Barback. © David Bakhoum

Avec le disque Au Café du Canal, les Ogres de Barback réunissent la tribu de Pierre Perret, un casting improbable et réjouissant – Danyèl Waro, Didier Wampas, Magyd Cherfi, Mouss & Hakim, Idir, etc. – pour célébrer les 60 ans de carrière du chanteur et parer ses chansons d’autres couleurs. En résulte un disque tendre, drôle, infiniment libre, dans l’exact esprit du chanteur des Jolies colonies de vacances. Rencontre avec Fred des Ogres et Pierre Perret.

Fin des années 1980 – une cassette tourne en boucle sur l’autoradio, cap sur les vacances en Ardèche : à l’arrière du combi familial, les quatre gosses Burguières – Mathilde, Alice, Sam et Fred – se tordent de rire sur les chansons de Pierre Perret. Conjugués au vent dans les cheveux, les mots du poète soufflent un tourbillon de liberté. Dès lors, la précieuse cassette – "un live à Bobino de 1979, au public hystérique", rigole encore Fred – n’aura de cesse d’user sa bande.

Bien des années plus tard, la fratrie, devenue Les Ogres de Barback, reprend sur les planches Le Café du Canal du chanteur. Au tour de Perret d’évoquer ses souvenirs : "Un jour, il y a vingt ans, mon épouse me dit : 'des petits jeunes ont téléphoné. Ils s’appellent les Ogres de Barback, et se produisent à l’Élysée-Montmartre. Ils voudraient que tu passes les voir' …"  

Aux premières mesures de sa chanson, Pierre débarque, sous les clameurs folles d’un public juvénile, avec ces mots malicieux : "Hey, les gars, je crois que j’y suis un peu pour quelque chose…" Cette rencontre initiale scelle une amitié de deux décennies. Une complicité mutuelle, et une admiration sans faille qu’exprime Fred, le chanteur des Ogres : "Pierre, il va pêcher le saumon, il ramasse des champignons, il fait ses petits voyages. Et pourtant, il a vendu des millions de disques... J’adore sa simplicité joyeuse !"

Pour célébrer les 60 ans de carrière d’un de leurs pères spirituels, les Ogres décident donc de lui concocter cette surprise, hors tout impératif de maison de disque, avec cette question originelle : " S’aime-t-on assez pour se faire confiance ?" D’emblée, Perret leur offre carte blanche. Les Ogres s’en donnent à cœur joie, pour l’avaler, le digérer et le recracher sous d’improbables couleurs.

De Waro à Wampas

Pour leur disque, Au café du Canal, ils réunissent ainsi la tribu de Pierre Perret, un casting aussi prestigieux que surprenant : des artistes-copains, croisés en tournée, sur les routes du monde, des saltimbanques, comme eux. François Morel et Lionel Suarez la jouent tendresse sur Ma P’tite Julia ; Magyd Cherfi verse des accents bouleversants sur Mimi la douce ; le combo Olivia Ruiz-Mouss & Hakim-Lo Barrut galvanise, magistral, Je suis de Castelsarrasin ; La Petite Kurde se pare des teintes déchirantes de l’exil avec Idir ; et puis L’Oiseau dans l’allée s’envole maloya, avec la version, à la beauté saisissante, qu’en offrent, en dialogue fou d’harmonie, Danyèl Waro et Rosemary Standley, sur l’accordéon de René Lacaille et les percussions de Jidé Hoareau. Didier Wampas brandit un zizi rock’n’roll taillé pour lui, et Massilia Sound System débride un Tonton Cristobal désopilant, qui rappe, scratche et déconne ("Ils ont fumé la moquette, là !", s’esclaffe Perret, en fin du titre).

Se croisent aussi sur ces chansons, Féfé et Eyo’nlé Brass Band sur Lily, Benoît Morel et Christian Olivier sur La Vivouza, Tryo sur Estelle ou Flavia Coelho sur Mon P’tit Loup. Le disque s’achève naturellement sur Le Café du Canal, entonné par tous.

En fin d’enregistrement, Perret découvre ces pistes, avec émotion. "Chacun, ici, chante sa chanson à l’aune de sa personnalité, dit-il. Au défilé "convenu" des stars habituelles qui ont servi tant de bonnes causes avant moi, je préfère cette joyeuse troupe d’artistes de tout poil, de tous horizons, de toutes éducations, de toutes ethnies".

Cet hommage hétéroclite atteste, bien sûr, de l’amour que lui porte la nouvelle génération. Pierre Perret, l’idole des jeunes, à l’héritage toujours vif ? Du haut de ses 60 ans de carrière, l’homme aux "p’tits yeux frisotis" (Magyd Cherfi) déchaîne encore les passions et les tendresses, comme aux Vieilles Charrues en 2011 devant une foule compacte de gamins. Sur le texte qui accompagne le disque, François Morel synthétise : "Selon l’humeur, il se fend la poire ou nous fend le cœur, parfois les deux en même temps." Magyd Cherfi renchérit : "Aujourd’hui, je ris encore, et aujourd’hui je pleure encore de l’abîme qu’il sait creuser et des sommets qu’il escalade mon Pierrot…"

La leçon de Brassens

Sur cet oxymore, et ces chansons intemporelles cousues de beaux mots, gonflées de gros mots, truffées d’élégance, qui traversent les modes, Perret s’explique : "Je ne pense pas avoir écrit une seule chanson 'kleenex'. J’apporte à chacune beaucoup de soin. Après m’avoir rendu mon premier disque avec une moue qui signifiait 'bon, ce n’est pas terrible', Brassens a prononcé ses mots, qui m’ont servi toute ma vie : 'Quand tu as fini d’écrire une chanson, c’est là que le boulot commence'. La seule vraie leçon, c’est qu’il faut travailler au maximum et conserver la plus grande exigence envers soi-même. Depuis 60 ans, je n’ai jamais écrit une chanson en ¼ d’heure sur un coin de table. Je mets entre trois et cinq ans… Je veux que ça saute à l’oreille et au cœur !"

C’est aujourd’hui au tour de Perret de délivrer son legs précieux. Pierre salue ainsi tous ses héritiers ici présents, leurs itinéraires, leur "refus posé au bord des lèvres, (… ),le refus de rentrer dans le rang, d’obéir aux diktats de la pensée toute faite" Lui-même et ses successeurs créent, dit-il, "pour le bonheur des gens libres". " La moitié de mes chansons furent censurées sur les ondes. Pas officiellement, bien sût, mais non diffusées, raconte-t-il. Ma seule règle reste l’authenticité, la fidélité à ma pensée, avec pour unique limite le racolage et la vulgarité…" Pierre Perret, comme cet hommage, se veut ainsi résolument libre. Un esprit frondeur qui résonne et sifflote au creux de chacune de leur note, et délivre son charme: comme le vent dans les cheveux à l’arrière d’une voiture, comme un pied de nez, comme un rire d’enfant adressé au ciel.

La tribu de Pierre Perret Au Café du Canal (Irfan) 2017

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