Souad Massi, les chansons d’une révolution

Souad Massi. © JB Millot

Souad Massi fait paraître Oumniya, un sixième album chanté en arabe et en français. Ce disque, imprégné par la contestation qui touche son pays, est aussi marqué par la rupture amoureuse. On a rencontré la chanteuse algérienne qui, ces derniers mois, se fait le porte-voix d’un renouveau en Algérie.

Ce jeudi du mois d’octobre, Souad Massi est l’invitée de l’antenne de RFI. En fin de journée, la fatigue commence à se faire sentir, mais la chanteuse kabyle dit à nouveau son indignation face au pouvoir algérien. Elle qui a soutenu la révolte débutée en février dernier, n’affiche pas une grande confiance avant l’élection présidentielle qui a été finalement reportée au 12 décembre. "Abdelaziz Bouteflika a été mis dehors, parce que le peuple lui a mis la pression et il a fini par céder. Mais les symboles de ce pouvoir sont toujours là. Les noms changent, mais ceux qui décident de tout, sont toujours au pouvoir. Le peuple algérien veut aller vers une vraie démocratie, mais tant qu’ils sont là, il n’y a pas un climat de confiance. On se méfie d’eux", estime-t-elle.

La chanteuse a été l’une des premières artistes à soutenir ce mouvement de protestation et à s’insurger contre un éventuel cinquième mandat de Bouteflika. Après avoir participé aux manifestations parisiennes, elle a organisé le 3 avril dernier, au théâtre Le Palace, un concert de soutien à l’intitulé pour le moins explicite : "Un seul héros, le peuple – Pour un changement en Algérie". Si elle s’est régulièrement rendue en Algérie depuis vingt ans pour rendre visite à ses proches, elle n’y est pas retournée ces derniers mois. Ce choix d’être une caisse de résonance de la protestation depuis la France a été dicté par un contexte de "forte répression", où l’"on pourrait (lui) faire des problèmes".

Chanter la révolte, chanter l’amour

Ce sixième album dont il faut traduire le titre, Oumniya, par "mon souhait", est empreint de ces troubles politiques, mais on peut aussi le lire à la lumière d’événements plus personnels. Il s’agit d’un disque de rupture. Écrite avant la chute de l’ancien président, la chanson Fi Bali est une critique de son pouvoir et d’une parole devenue "inutile". "Tu as obscurci la lumière et bloqué toute issue / Le navire que tu as commandé est désormais perdu / La mort qui rôdait autour de toi, je l’ai bien vue / Tu les as laissés tirer les ficelles / Te voilà face aux vagues qui te malmènent", dit-elle.  Lorsqu’elle parle de son pays, Souad Massi a sa voix qui glisse vers les profondeurs. La question alors n’est pas simplement de chanter en français ou en arabe. "Par rapport à l’Algérie, j’ai comme une blessure. Je suis triste, parce que j’ai l’impression qu’on a toujours été des otages. C’est un pays qui a toujours été malmené, incompris, exploité. Je me dis quand même qu’on aurait pu vivre mieux. On nous a arraché des rêves. Il y a de l’injustice, on n’arrive pas à s’exprimer. Mais c’est pareil pour la Tunisie, le Maroc ou l’Égypte", poursuit-elle. Dans ces titres où elle se dévoile beaucoup, le déchirement amoureux tient autant de place que le propos politique. La chanson-titre Oumniya est marquée par la trahison et la douleur. Par sa violence, elle n’a rien à envier aux textes les plus cinglants de Bob Dylan sur le sujet. Signée par le parolier et poète égyptien, Nader Abdallah, Salam imagine au contraire une rupture en silence, pleine d’espoir.

Assez étrangement, l’amour est présent par l’adaptation d’un poème de Mahmoud Darwich, surtout connu pour être le poète du conflit israélo-palestinien. "L’amour reste un sujet un tabou dans ma culture. Une femme ne va pas dire à un homme qu’elle l’aime, par exemple.  Il y a le poids de la société, de la religion et de la culture. À part quelques rares grandes écrivaines qui assument ces textes, il n’y en a pas beaucoup qui arrivent à s’exprimer là-dessus", observe Souad Massi. Être chanteuse l’a-t-elle autorisée à parler plus librement de ce thème ? "Oui, bien sûr ! Le chant, c’est une forme de libération pour moi. Et puis, je pense qu’avec l’âge et la maturité, on se permet aussi d’aborder ces sujets", répond-t-elle. Dans Je veux apprendre, interprétée en duo avec sa fille aînée, âgée de 14 ans, elle raconte la condition de jeunes femmes qui ne peuvent pas aller à l’école ou subissent les mariages de force. Si elle a grandi au sein d’une famille qui "l’a toujours encouragée" et qu’elle a pu faire librement ses études d’urbanisme, c’est une réalité dont Souad Massi ne s’estime pourtant pas si éloignée. "J’ai grandi dans une société où il y a beaucoup d’inégalités entre un garçon et une fille", glisse-t-elle. Alors, avec sa guitare, Souad Massi continue de chanter des protest songs d’un nouveau siècle, où l’on retrouve cette fois-ci de la mandole, du violon, et des percussions arabo-andalouse. Elle porte avec sa grâce mélancolique, l’espoir d’un pays entier.

Souad Massi Oumniya (Naïve Records) 2019
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