Adjabel, une spirale de jazz vaudou au-dessus de l’océan

Atissou Loko du groupe Adjabel. © DR

Spirales est l’un de ces rares disques que l’on peut écouter en boucle. La première écoute est un pur plaisir et arrivé au 21e et dernier titre, on le remet au début : on a aimé, on a dansé… mais on sait qu’il y a encore beaucoup à découvrir. Spirales, un disque profond et léger où les tambours mènent la danse.

Spirales est un disque "compagnon de voyage" : les percussions nous emmènent en Haïti par les oreilles, et là, d’un coup, notre horizon musical s’élargit, saute les continents et l’on se retrouve en Afrique.

Créateur et âme du groupe, Atissou Loko - Cyril Forman à l’état civil – est présent partout sur ce nouveau disque. Auteur, compositeur, percussionniste, chanteur, chef d’orchestre et producteur, cette œuvre riche et précise porte sa patte. Spirales s’inscrit dans la lignée de toute la discographie d’Adjabel : la mizik Rasin – musique Racines –, qui puise dans la mémoire des rythmes paysans haïtiens. Basée sur la centaine de rythmes qui la compose, la musique d’Adjabel joue "une reconstitution musicale du triangle Europe, Afrique, Caraïbes". Les rythmiques sont disséquées pour en extraire l’essence africaine – ibo, kongo, notamment - puis réinterprétées à l’aune de la culture éclectique de ce maître tambour haïtien qui nous fait voyager de Port-au-Prince au Royaume d’Abomey – ville capitale de l’ancien Dahomey - en passant par Paris, avec cette ouverture du mouvement de la musique Racines des années 80 qui puisait aussi ses sources dans le rock.

Expérimental vaudou

Dans la mythologie vaudou, Loko est à la fois le gardien des sanctuaires, et le Lwa – divinité - de la végétation, patron des guérisseurs. Logique, donc, que celui qui fut l’élève du grand percussionniste et prêtre vaudou Pierre Cheriza Fénélus et qui depuis 10 ans se consacre à la musicothérapie, l’ait choisi comme pseudonyme. Les tambours haïtiens sont considérés comme les voix des Lwas. Dans les rituels vaudou, ils vont par deux ou par trois et tiennent des rôles précis. La musique d’Atissou Loko est donc à multiples fonds. Les tambours racontent des histoires, mais ils nouent aussi un dialogue avec la pop, l’électronique, le jazz ou la chanson, qui racontent à leur façon d’autres histoires. Le leitmotiv musical d’Atissou Loko, depuis la création d’Adjabel en 1994, est le métissage : "la voie ultime pour contrecarrer les murs politiques qui se dressent". A cela s’ajoute une ambition réalisée au fil des albums du groupe : rapprocher le konpa et les musiques traditionnelles, donc une danse à deux sur des rythmes vaudou, ce qui ne se fait pas ; une manière de recoudre en Haïti la fracture entre musique traditionnelle et musique commerciale.

Hommages et inspiration

Spirales remercie à sa façon ceux qui ont compté sur le chemin musical d’Atissou Loko : les paysans haïtiens dans la chanson Yes, le grand Coupé Cloué qui jouait dans les bas fonds en Haïti et pour les rois en Afrique à qui la chanson Dodo est dédiée ; Simbi, Sensible, hommages à la ville des Gonaïves, où l’indépendance d’Haïti fut proclamée le 1er janvier 1804. Et entre les morceaux, des interludes sont autant de ponctuations, signes de reconnaissance envoyés "aux Maîtres d’Haïti", de Ti Prosper à Matissou Legba, et aux rythmes maîtres, comme Ogou, rythme du rite Nago, issu des Yorubas d’Afrique de l’Ouest, joué au Lakou Badjo, l’un des trois temples sacrés vaudou, situé dans la région d’Artibonite.

Ce disque d’Adjabel continue ce que le groupe a toujours fait : retisser une histoire musicale de l’esclavage. Mais le voyage dans le temps et l’espace se passe bien ici et maintenant. Il ne s’agit pas d’un voyage en solitaire, au contraire. Dans Spirales, on retrouve les musiciens qui sont les compagnons de toujours d’Atissou Loko. Les guitares de Rico Kerridge, les saxophones de Gérald Grandman, les accordéons et autres flûtes tibétaines de Scott Taylor, s’ils élargissent encore l’horizon, ils contribuent paradoxalement à l’unité d’un album de 21 titres dans lequel on aurait pu craindre de se perdre.

Jouer pour réparer le monde

La musique Racines a été un vecteur de contestation sociale dans les textes notamment, et cette filiation s’affirme dans les textes des chansons d’Adjabel. Atissou Loko, le tambourinaire vaudou, est aussi l’auteur des textes par lesquels il chante son engagement. Konpavaudou évoque la situation politique mondiale, c’est la marche de l’inversion : "Qu’est-ce qu’on va faire ? devant la porte est devenu derrière la maison, derrière la maison est devenu devant la porte, on marche sur la tête". La chanson Le mépris, qui semble nous emmener vers l’afrobeat à la première écoute – c’est probablement "l’effet ibo" du rythme - a été écrite pour les Gilets Jaunes…  : "C’est pas faute d’avoir dit qu’on vit dans le mépris / c’est pas faute d’avoir su qu’on nous prive d’absolu / quand la voix de la rue nous rappelle à la vie", et l’auteur compositeur agrandit une fois de plus la perspective dans le refrain qui invoque le temple vaudou de Lakou Souvenance. Puis avec Simbi, "l’eau", le tambour nous reconnecte à la nature. Car Spirales, d’un bout à l’autre, "est un hommage à la nature et contre l’hypocrisie".

Un disque testament

Huitième disque d’Adjabel, Spirales pourrait sonner comme un disque testament – mais peut-on témoigner d’une musique vivante ? -, sauf que le titre de l’album lui-même évoque pour Atissou Loko l’infini, comme un "8" renversé. Pourtant, il l’annonce sur la jaquette : "c’est avec Spirales qu’Adjabel conclut sa carrière discographique".  Il nous avait prévenu déjà depuis le disque précédent sobrement intitulé "7". Parce que la musicothérapie a pris une place prépondérante dans sa vie musicale. Parce que ce qu’il préfère, c’est le contact avec le public. Parce que c’est sur le terrain qu’il veut être pour agir, pour témoigner de son engagement dans et avec la société. C’est vrai, Port-au-Prince et Paris ont besoin de musiciens comme lui.

Et puis, Atissou Loko n’est jamais meilleur que sur scène : il bondit, interpelle le public, joue des tambours et nous entraîne, même les plus matérialistes d'entre nous, jusqu’à la transe.  Alors, il ne veut plus enregistrer, peut-être, mais la scène reste pour lui un terrain privilégié d’expression et de plaisir. On devrait donc retrouver Adjabel en concert… et dans le métro parisien : celui qui a joué 10 ans dans le métro rêve de recommencer "parce que ça fait du bien à tous ceux qui y passent". Avec Spirale, donc, la boucle est bouclée.

Adjabel Spirales (Production Adjabel) 2019
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