À Ouagadougou, les Rema partagent connaissance et musiques

Alif Naaba et A'Salfo lors des REMA 2022. © RFI/Bertrand Lavaine

À l’initiative du chanteur burkinabè Alif Naaba, les Rencontres musicales africaines se tenaient pour leur 5e édition à Ouagadougou du 1er au 3 décembre. Parrainées par l’Ivoirien A’Salfo, leader de Magic System, elles ont conforté leur dimension panafricaine avec des participants anglophones et francophones venus de dix-huit pays du continent réunis pour discuter des mutations du secteur et aussi découvrir des artistes émergents.

"La musique apporte la paix, la musique apporte le développement." Dans le contexte actuel au Burkina Faso, secoué par l’instabilité politique et meurtri par les nombreuses attaques djihadistes, les propos d’Alif Naaba devant un parterre d’officiels avaient une résonnance particulière, ce 1er décembre lors de la cérémonie d’ouverture des Rema 2022.

Souvent, au cours des showcases gratuits organisés dans le cadre de cette cinquième édition, smartphones et briquets auront été allumés à la demande des artistes en soutien aux "déplacés internes", cette population estimée entre 1,5 et 2 millions de personnes qui a fui les zones dangereuses. Ou pour attirer l’attention sur les écoles fermées pour les mêmes raisons, entraînant la déscolarisation d’un million d’enfants, comme l’a d’abord souligné la chanteuse burkinabè Flora Paré sur la scène des Rema Music Hall, en plein cœur de Ouagadougou. Puis la Nigérienne Safiath a saisi l’occasion pour interpréter avec Alif Naaba le titre Je veux retourner à l’école, que tous deux avaient enregistrée en 2021 (en compagnie du Malien Vieux Farka Touré) pour l’ONG Save The Children.

Si la musique est présente sous sa forme live aux Rema, qui se sont achevées par un grand concert gratuit avec les stars locales Tanya et Amzy ainsi que le Camerounais Mr Leo et le phénomène ivoirien Fior 2 Bior, elle est surtout au cœur des discussions dans les différents ateliers de la manifestation.

En créant ce rendez-vous annuel avec l’intention de faire de la capitale du Burkina "le carrefour de la musique sur le continent" pendant trois jours, Alif Naaba a voulu répondre de façon pragmatique à une situation dont il a pris conscience au cours de sa carrière de chanteur et qu’il sait largement partagée par ses congénères : pour faire de la culture un levier de développement, la filière doit se professionnaliser. En filigrane : contribuer à structurer le marché africain, qui existe sur le papier, mais ne recouvre pas aujourd’hui une réalité. Comment ? En réunissant ses acteurs, à la fois isolés les uns des autres et éloignés des circuits internationaux, et en les mettant au contact d’experts de l’industrie musicale, pour favoriser la circulation de la connaissance – terme clé, tant le déficit d’informations est criant.

Cette année, les Rema réfléchissaient donc autour de la thématique générale "Musique africaine, un nouvel écosystème : acteurs, métiers, outils". Derrière cette formule conceptuelle, il y a d’abord la transformation en profondeur du secteur, avec la digitalisation. 100 000 nouvelles chansons sont mises en ligne chaque jour sur les plateformes de streaming, soit plus de trois millions par mois, a rappelé le Sud-Africain Sphée Mbhele de Music Imbizo, reprenant les chiffres révélés par un dirigeant d’Universal Music au cours de la conférence Music Matters à Singapour fin septembre. Vertigineux.

Rémunération pour copie privée

Pour se frayer un chemin dans ce paysage ultra concurrentiel, fait de gloires aussi éphémères que volatiles, autant être armé, à savoir se familiariser avec le fonctionnement actuel du "music business", largement méconnu en Afrique, où la place des réseaux sociaux et des algorithmes est devenue prépondérante. Branding, storytelling, fan base… Autant de notions et techniques dont la maîtrise compte aujourd’hui dans le développement d’une carrière, avec parfois le sentiment que l’on en oublie de vue le principal : la pertinence du contenu artistique proposé !

Soucieuses de capitaliser sur les échanges fertiles des participants et de souligner les avancées en la matière d’une année à l’autre, les Rema sont revenues en préambule sur le sujet abordé en 2021 : la rémunération pour copie privée.

Cette redevance, payée par les fabricants et importateurs d’appareils et supports d’enregistrements (CD, clé USB, smartphones, PC…), est une compensation au droit à la copie privée considérée comme une limite ou une exception aux droits d’auteurs. En clair, pas besoin de demander d’autorisation pour copier ses fichiers MP3 tant que cela reste pour un usage personnel, mais en retour l’auteur obtient une rémunération.

En matière de droits collectés pour les créateurs, la musique n’est pas le seul domaine concerné, mais en Afrique, elle représente 93% des 75 millions d’euros. Sur ce montant total, la rémunération pour copie privée s’élève à un peu moins de onze millions d’euros pour le continent (en France, elle avoisine les 280 millions d’euros), mais près de 1,8 million d’euros pour le seul Burkina Faso, selon les chiffres communiqués par le secrétaire général du Bureau burkinabè du droit d’auteur (BBDA), Kohoun Lanssa Moïse.

L’enveloppe est conséquente à l’échelle locale. Surtout, elle croît rapidement : "Il y a six ans, l’Algérie et le Burkina Faso étaient les seuls États sur le continent qui avaient déployé le mécanisme. Depuis, ils ont été rejoints par le Cap-Vert, le Botswana, le Malawi, le Ghana et la Côte-d’Ivoire", précise Samuel Sangwa, directeur Afrique de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac). Cette "montée en puissance" dont il se réjouit devrait franchir un palier supplémentaire lorsque les dispositifs seront harmonisés entre les huit pays de la zone UEMOA. En point de mire, une directive à finaliser et faire valider par les représentants des exécutifs d’ici juin 2023. La réussite de l’entreprise sera aussi celle des Rema, qui auront œuvré au lobbying nécessaire pour avoir raison des multiples obstacles. Les petites victoires ne sont pas les moins significatives.

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