Talisco, une si grande emphase

Révélé en 2014, Talisco sort son 3e album "Kings and Fools". © Yann Orhan

L'artiste bordelais Talisco, révélé en 2014 par The Keys, revient avec un 3e album, Kings and Fools dont le premier single Sun est devenu le générique d'une série à succès sur France 2. Rencontre.

RFI Musique : votre album Kings and Fools a-t-il été conditionné par votre précédent marathon de 400 concerts ?
Talisco :
Exactement. La tournée s'est achevée l'an dernier en mars, après la vingtaine de dates effectuées aux États-Unis. Cela a été formidable, mais, en même temps, très long et éprouvant. J'ai vraiment fini fracassé, j'ai été pressé jusqu'au bout. Cet album, je l'ai fait l'été sur trois-quatre mois. Ce qui en est ressorti, c'est le côté lacéré de toutes ces dates. Je me suis fragilisé, mais musclé au final. Il y a eu des fractures, des fissures et pourtant quelque chose de plus profond est arrivé.

Au moment de la création, êtes-vous toujours animé par la fièvre et l'urgence ?
Je ne comprends pas comment on peut passer un an sur un disque. Dans une même journée, tu peux être dans trois ou quatre humeurs différentes. Pour je ne sais quelle raison, tu peux te retrouver triste et heureux une heure après. Donc en un an, tu ne tiens plus le même discours. J'ai besoin que ça raconte quelque chose dans son unité, que ce soit un instant.

Vous semblez avoir un tempérament de fonceur. Comment expliquez-vous votre refus de vous lancer lorsque vous aviez vingt ans ?
Je n'étais pas le même. Il n'y a pas longtemps, je parlais avec mon producteur d'un artiste qu'il était en train de signer. Je lui ai dit que je n'aimais pas son artiste, que je le trouvais creux et qu'il faisait de la musique d'aujourd'hui juste pour le pognon. On s'est un peu engueulés et il me demande comment j'étais à vingt ans. Moi, j'étais fragile. Ce que je racontais, ça me dépassait. Et heureusement que je n'ai pas signé dans un label, j'aurais fini dans un asile. La musique et mon propos, je ne les gérais pas à cette époque.

Quel a été le déclic ?
Simplement, je n'ai plus eu peur. Cela m'a toujours fait flipper le côté artistique parce que tu te livres, parce que tu vas au-delà de ce que tu es, parce qu'il faut que tu racontes un truc qui est au fond de toi. Et en réalité, quand tu le sors, tu es en phase avec cette chose-là, tu ne peux plus te mentir. Quand tu écris le texte d'un morceau, tu le vis. Donc, à part si tu inventes, si c'est quelque chose de déprimant, tu l'es aussi. Tu es imbibé par une émotion qui parle vrai et tu n'es pas toujours disponible pour vivre ça.

Dans Sensation, il est question d'un couple qui fait l'amour à l'arrière d'une voiture. Fantasme ou vécu ?
Il y a des choses que je fantasme ou que j'aurais envie de voir dans un film. Aujourd'hui, je n'aborde pas la musique que lorsque j'avais vingt balais. L'image m'inspire, le fantasme aussi. J'aime bousculer. Je n'ai pas envie que Talisco soit une affiche qui décore un métro, mais plutôt qu'on s'arrête en disant : "Qu'est-ce qu'il a voulu faire là ?". Ce que je raconte dans mes chansons, je l'ai vécu, mais je le fantasme aussi. Tu peux le magnifier ou le transformer, c'est ça aussi le pouvoir de la création.

Votre musique est à la fois audacieuse et efficace. Cela provient-il de votre culture musicale ?
Ma culture passe par Sonic Youth, Blonde Redhead ou Madonna. Donc, tu as d'un côté, des choses obscures, décousues à écouter, et de l'autre, une pop efficace qui m'a nourri pendant des années. J'aime l'efficacité, mais il faut que ça ait de la gueule. Cela ne m'intéresse pas quand c'est juste édulcoré, il me faut des partis-pris. Dans le paysage musical, ce que les médias ont envie de mettre en avant ou de promouvoir, ce n'est pas ce que je fais. Je ne m'inscris pas là-dedans et tant mieux, car j'ai envie, du coup, de creuser un peu plus ce sillon.

Avez-vous l'impression d'être plus connu à l'étranger qu'en France ?
À un moment donné, c'était le cas en Allemagne et peut-être que ça l'est toujours, car je ne mesure pas ça. Je n'ai pas du tout le même public. En France, ma musique a fait son chemin sur certains médias. Je pense à la publicité surtout. En Allemagne, c'est différent, on a un vrai public indé. Ici, c'est beaucoup plus large. Des gens m'ont demandé au début : "La pub, ça vous dérange ou pas ?". Pourquoi ça me dérangerait ? Je préfère dix fois être dans une pub qu'à la radio. Les radios te disent que ce n'est pas assez court ou que le "hook" (utiliser un élément qui puisse accrocher l'attention du public, ndlr) doit rentrer à ce moment-là. La pub, elle, balance ton titre tel qu'il est.

Elle vous offre aussi un vrai confort financier...
Cela permet de ne pas me dire que je dois faire un album pour le fric, mais d'en faire qui a un vrai discours, qui est en entier et qui ne doit pas tenir compte du modèle économique à suivre. D'une certaine manière, je me débarrasse de la pression.

Pourquoi ce penchant prononcé pour le chant choral ?
Parce qu’'il y a un côté fédérateur, héroïque, humble. Ce n'est pas calculé puisque tout le monde me dit que je pourrais ne chanter qu'avec ma voix. Mais ça m'ennuie. Un pote m'a dit que lorsque je chante un morceau comme Closer, ça de la gueule. Je crois que je n'y pense pas, et quand je tripe sur une idée, je tripe sur sa globalité.

Aimez-vous l'énergie des grandes villes ?
Je ne peux pas m'en passer. C'est un poison que j'ai choisi de prendre. Cela va me tuer, mais, en attendant, c'est ce qui me rend le plus vivant.

Comment la chanson Sun est-elle devenue le générique de la série Un si grand soleil ?
Le producteur de la série aimait mon travail. Il a écouté quelques titres, il a adoré celui-là et m'a demandé : "C'est possible ?". Je n'ai pas réfléchi très longtemps, je me suis dit que ça restait un vecteur plutôt cool.

D'où le choix évident du premier single ?
Il y a eu beaucoup de gens qui l'ont demandé à travers les réseaux sociaux. Je me suis retrouvé avec un titre qui sortait alors que je n'avais pas fini l'album. Je me suis dit que les mecs de la série étaient "couillus" parce qu'ils voulaient un morceau qui n'est pas chanté en français et qui est hors format. Les morceaux qu'on entend dans ces séries sont très typés, avec des mélodies simples et des paroles qui parlent clairement de la série. Là, c'est tiré de mon album, ça chante en anglais. Est-ce que Sun va m'apporter un autre public ? Je vais le voir avec les concerts et ça me rend curieux.

Talisco Kings and Fools (Roy Music) 2019

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