Michael Jackson, une décennie sans lui

Michael Jackson en 1995. © Getty Images/KMazur

22 novembre 1963 (l’assassinat du président Kennedy), 21 juillet 1969 (Neil Armstrong marche sur la lune), 9 novembre 1989 (la chute du Mur de Berlin), 11 septembre 2001 (attentats contre le World Trade Center). Autant de dates symboliques, heureuses ou tragiques, devenues des marqueurs temporels du XXe et du XXIe siècle. Où étiez-vous le jour où le Mur de Berlin est tombé ? Où les tours jumelles sont tombées ? Pour les fans du King of Pop, et plus généralement pour tous ceux qui suivaient un tant soit peu l’actualité, le 25 juin 2009 fait partie de ces journées dont on se souvient.

Il est 2h26 à Los Angeles, et Michael Jackson vient d’être déclaré mort par les médecins du Ronald-Reagan-UCLA-Medical-Center à l’âge de 50 ans. Révélée par le site américain TMZ, puis rapidement confirmée par les médias du monde entier, la nouvelle frappe la France et le continent africain au milieu de la nuit, provoquant une vague de stupeur et de tristesse, accompagnée dans les jours suivants par toutes sortes de théories du complot affirmant que la mort du King était une fake news, même si le terme popularisé par Donald Trump n’existait pas encore.

Dix ans plus tard, il est facile de comprendre pourquoi des rumeurs aussi absurdes ont pu être prises pour argent comptant : l’acceptation de la mort d’un artiste aussi universellement reconnu et apprécié n’était tout simplement pas possible pour ses fans, dont certains tenteront d’exorciser leur chagrin en s’accrochant à des théories abracadabrantesques rappelant celles qui ont entouré le décès du rappeur 2Pac, du rocker Elvis Presley ou du maître des arts martiaux Bruce Lee.

Après le décès vint le temps du deuil. La cérémonie retransmise en Mondiovision le 7 juillet depuis le Staple Center de L. A., là où Michael fit sa dernière répétition la veille de sa mort, fut l’occasion pour sa famille et ses proches de lui rendre un dernier hommage, mais aussi celle pour les téléspectateurs de découvrir la fille de Michael, Paris, fondre en larmes en évoquant "le meilleur père qu’on ne puisse jamais imaginer", tandis qu’un des frères Jackson, Marlon, citait une de ses chansons ("Peut-être que maintenant, Michael, ils te laisseront en paix", en référence à son morceau anti paparazzi Leave Me Alone).

Après le deuil vint la colère, dirigée principalement contre le docteur de Michael Jackson, Conrad Murray, dont le comportement pour le moins désinvolte finit par lui valoir une condamnation à quatre ans de prison. L’autopsie révéla que le l'artiste avait dans son corps un nombre élevé de puissants médicaments, dont le fameux Propofol, utilisé normalement pour les anesthésies générales et pour calmer les douleurs des grands brûlés, que Michael surnommait son "lait" et qu’il consommait à une inquiétante fréquence.

Après la colère vint la frénésie mémorielle. Dans le monde entier, des hordes de mélomanes éplorés vinrent visiter les magasins de disques pour acheter tout ce qui portait le nom de Michael Jackson. Certains vendeurs témoignèrent même qu’ils reçurent la visite de gens demandant des formats obsolètes tels que des VHS ou des K7, et virent les rayonnages vidés de tout ce qui portait le nom du King of Pop.

Après la frénésie vint le business as usual, les héritiers de la fortune musicale du plus célèbre des Jackson se disputant son héritage. Ses frères tentèrent de le "remplacer" pour la série de concerts prévus à Londres. Sa maison de disques mit en place un plan marketing massif pour le très attendu premier album posthume Michael, catastrophe artistique qui ouvrit la porte à des soupçons sur l’authenticité des voix de Jackson sur plusieurs titres, soupçons confirmés peu de temps après la sortie du médiocre single Breaking News.

Après le business vint le calme, mais il fut de courte durée. Une tempête se profilait à l’horizon, et elle avait pour nom Leaving Neverland. Documentaire entièrement à charge réalisé par le Britannique Dan Reed, ce long fleuve tout sauf tranquille de 4h se basait exclusivement sur les témoignages de Wade Robson et Jimmy Sachechuck, qui affirmaient avoir été molestés par le chanteur.

Il est toujours facile d’accuser un mort, blanchi par la justice de surcroît. Un retournement de situation étrange de la part de deux personnes qui ont travaillé des années avec Michael Jackson et l’ont défendu bec et ongles, y compris lors du fameux procès gagné de 2005. Une volte-face que les défenseurs du chanteur expliquent par des causes financières, car les accusations des deux protagonistes ont pour but d’obtenir auprès du "Jackson Estate" des sommes s’élevant à des dizaines, voire des centaines de millions de dollars.

Bien que la fragilité des témoignages ait été mise en lumière depuis la sortie du film (notamment par rapport au désormais fameux épisode du train de Neverland, construit plusieurs années après les faits racontés par un des deux acteurs), l’onde de choc fut violente.

Aux États-Unis et dans plusieurs autres pays, des radios bannirent Michael des ondes, tandis que le clan Jackson parlait d’un "lynchage public". Dan Reed a affirmé dans ses interviews que son film allait contribuer à libérer la parole d’autres "victimes" du chanteur. Six mois après la présentation de Leaving Neverland au festival de Sundance, force est de constater qu’il n’en a rien été. Macauley Culkin et d’autres enfants ayant fréquenté la star n’ont pas changé d’un iota leur dénégation absolue d’un quelconque acte inapproprié de l’artiste envers eux. Et les fans ont rappelé que leur idole fut l’objet de multiples enquêtes du FBI et du procureur Tom Sneddon sans que jamais la moindre preuve n’ait été apportée d’une malversation (il fut d’ailleurs acquitté de la douzaine de charges pesant sur lui lors de son procès en 2005).

Alors, quel est le legs du King Of Pop alors que l’on s’apprête à célébrer le triste dixième anniversaire de sa mort ? Celui d’un répertoire artistique d’une rare richesse provisoirement abîmé par les allégations d’un film que ses détracteurs qualifient de "documenteur".

Seul le temps permettra de juger des outrages faits à la mémoire de l’œuvre jacksonienne par le film de Dan Reed. "Les créateurs de ce film n’étaient pas intéressés par la vérité (…) Ceci n’est pas du journalisme (…) mais la vérité est de notre côté, les faits ne mentent pas", a déclaré le clan Jackson après la sortie de Leaving Neverland. En attendant l’impossible conclusion de ce qui restera le plus grand débat jacksonien post mortem, il convient de ne pas oublier un héritage sans équivalent dans la pop music contemporaine, celui d’un authentique génie qui mérite de reposer en paix.