Octave Noire, tailleur de pierre

Octave Noire, 2020. © Fabien Tijou

Avec Monolithe, l’artiste Octave Noire livre un disque précis et précieux, travaillé et virtuose, qui séduit par sa construction brillante et son attention portée au son. 

"Monolithe, n.m. : se dit d’un élément de construction taillé dans un seul bloc de pierre" (Larousse). Pour expliquer le titre minéral de son deuxième disque, Octave Noire, à la ville Patrick Moriceau, grand blond ténébreux au regard océan, remonte au temps des Égyptiens : "J’ai appris que les obélisques étaient des rayons de soleil pétrifiés, transformés en pierre. J’ai aussi vu un documentaire qui expliquait l’apparition de la vie sur terre suite à l’explosion d’étoiles. Dans une sorte d’intuition, les Égyptiens et leurs obélisques figuraient donc déjà cette genèse... Quelque part, nous sommes tous des rayons de soleil pétrifiés, des monolithes."

Sculpter la musique

D’ailleurs, pour composer ses chansons-créations, entre électro et pop symphonique, qui rappellent Air, Christophe ou François de Roubaix, l’artiste s’attache, lui aussi, à sculpter la lumière et les couleurs, les textures et les morceaux d’univers. Car chacun de ses titres, construit selon un goût quasi obsessionnel du détail, s’observe sous plusieurs prismes, tels des diamants, dont les facettes reflètent des paysages, des voyages cosmiques. Ainsi explique-t-il son processus de création : "J’empile les idées, la matière sonore. Puis je taille dedans, pour trouver l’essence, le noyau, la substantifique moëlle, à l’intérieur".

Dans son laboratoire, son studio parisien, il a travaillé, élaboré ses procédés chimiques, aidé par son plus fidèle allié : le temps. À l’heure de la ‘fast music’ et des chansons composées à la va-vite, jetées sur les sillons en moins de temps qu’il n’en faut pour les écrire, Octave Noire a attendu la fin de sa tournée, pour s’installer à son clavier de travail, puis passé quasi deux ans à bûcher, enfermé entre quatre murs. Le garçon réalise tout, tout seul – les instruments, la production, le chant. Alors, bien sûr, les affres du doute l’assaillent de temps à autre : "Parfois, ça fuse, j’ai l’impression d’être un génie. Et le lendemain, je pense sérieusement à ouvrir une sandwicherie..."

La personnalité des synthés

Ce disque, celui d’un producteur, frappe par son attention amoureuse portée à la matière sonore, ce monde de reliefs et de couleurs. "J’aime le son passionnément, confirme-t-il. Je suis venu à la musique pour cette raison, sur les traces d’artistes comme Matmos ou Aphex Twin. Récemment, j’ai découvert les arrangements pour cordes, les compositions avec violons et cuivres, les mélanges entre influences électroniques et orchestrales".

Sur ces rêves de musique, Octave Noire travaille entouré de tous ses instruments : une armada de synthés, ses jouets préférés – Korg, Yamaha, Roland – qui l’ont amené à la musique, suite à un coup de foudre au magasin Paul Beuscher alors qu’il n’avait que dix ans…"Je suis ultra fan de ces synthés de la fin des années 1970-début des années 1980, précise-t-il. Comme la photo argentique, ils se distinguent par leur grain. Si tu prends deux instruments semblables, leurs sons ne seront jamais identiques, en fonction des composants, des condensateurs, de l’endroit où tu les laisses, de l’âge, de l’humidité… Chacun possède sa propre personnalité !"

Un disque synesthésique

Dès que Patrick entend une musique, elle lui raconte une histoire. À commencer par les siennes. Alors, il écrit des mots et pose sa voix, en mode quasi automatique, pour donner corps et poésie à ses aventures pop, assisté par son ami de toujours, le parolier Frédéric Louis. Octave Noire a surgi de l’ombre à plus de 40 ans, avec son sublime premier disque, Néon (2017). Auparavant, l’artiste, né en Côte d’Ivoire, bercé dans sa prime enfance par les couleurs et les saveurs de l’Afrique, a plutôt œuvré dans les coulisses de la musique. Il fut ainsi, à l’orée des années 2000, créateur d’une électronica ludique, sous le nom d’Aliplays, mais aussi musicien pour un groupe de chansons françaises dans le sillage de La Tordue. Il a composé des musiques de films, de pubs, des sonneries de téléphone… Et puis, un beau jour, il a osé la voix… Tout a décollé ! Pour ce deuxième disque, Octave Noire voulait davantage de beat, de groove, comme il l’explique: "Néon était totalement autoproduit, concocté en studio, sans aucune préméditation. Puis j’ai rencontré mon label Yotanka et on a monté une tournée à la hâte. Mais, sur les planches, il manquait un truc, la vibe qui parle aux tripes et aux jambes. Un jour, j’ai vu Las Aves en concert, une pop électro qui défonce ! J’ai pris une claque. Fallait que je m'oriente vers ça ! Du coup, j’ai composé un album plus fat, avec plus de matière électronique... Presque rock !"

Sur ses pistes, se sont posés aussi quelques invités de marque : la chanteuse Mesparrow, le rappeur ARM et Dominique A. Avec Monolithe, Octave Noire, génie de la synesthésie – cette façon d’entendre les couleurs ou de voir les sons – livre un disque d’un seul bloc, solide, magnifique et (presque) parfait. Une pépite pour les oreilles, un obélisque composé de sons.  

Octave noire, Monolithe (Yotanka Records) 2020
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