Chassol, la musique comme un jeu

Christophe Chassol, 2020 © Flavien Prioreau

C’est un musicien d’avant-garde qui fait de la "pop". Avec Ludi, Christophe Chassol s’est inspiré du livre Le jeu des perles de verre d’Hermann Hesse, pour produire son troisième "ultrascore". Une partition transversale où l’on retrouve le joyeux mélange de vidéo et de boucles musicales, qui fait la patte de cet artiste atypique et éclectique.

"Les règles, l’écriture figurée et la grammaire du jeu constituent une sorte de langue secrète extrêmement perfectionnée qui participe de plusieurs sciences et de plusieurs arts, particulièrement des mathématiques et de la musique." C’est avec cette phrase peu banale que débute Ludi, le nouveau disque de Chassol, et elle donne de le ton de ce que sera, durant plus d’une heure, le nouveau projet du musicien parisien d’origine martiniquaise. À la croisée des chemins, il mêle une fois de plus, le documentaire et des boucles de musique qui sont bien plus qu’une bande son, une véritable émanation de ce film. 

Pour composer son troisième "ultrascore", comme il l’appelle, Christophe Chassol a fait un voyage plus métaphysique que d’habitude. Après La Nouvelle Orléans, l’Inde et la Martinique, il est parti cette fois-ci sur les traces du jeu, en s’inspirant notamment du livre Le jeu des perles de verre d’Hermann Hesse. Pourquoi ? "C’est un endroit de la vie hyper symbolique, qui me paraît dire énormément de choses de nos aspirations, de notre construction ou de notre société, explique-t-il. Je savais qu’en filmant ce jeu, j’aurais plein de mouvements intéressants à la caméra et de paroles sur la compétition, le hasard ou le fait de jouer un rôle."

Harmonisation de paroles et de la musique

Le pianiste a repris une méthode de travail qu’il a déjà éprouvée et qui commence par une bonne série de lectures préparatoires. Puis, il a tourné des images dans une cour de récréation, sur un terrain de basket ou dans une salle de jeux vidéo au Japon. La principale différence avec ses films précédents vient du fait qu’il ait interrogé ses figurants sur son thème ou qu’il les ait simplement fait jouer, sur fond vert. On retrouve ainsi la chanteuse Ala.ni, sa sœur Carine Chassol et le batteur Matthew Edward, en train de jouer au cadavre exquis alors qu’une animation défile derrière.

C’est à partir des images et des sons récoltés que Chassol a imaginé sa partition. Il a harmonisé les phrases à ses boucles de musique. Puis, c’est au montage que cette musique à l’image a pris tout sens, l’une répondant à l’autre, l’une appelant même l’autre. "Je fais mes tournages documentaires et après, je peux jouer avec. C’est ce fantasme de les manipuler comme des Lego et des Playmobils, raconte-t-il. Je me suis fait aider pour la première fois au montage par Etienne Gueriaux. On a bossé pendant deux mois toutes les nuits. On a eu une relation intense, avec des discussions géniales. On mesurait par exemple la taille des split-screen chez Brian De Palma, pour faire les nôtres ensuite."

Ce travail de longue haleine, Christophe Chassol le consigne dans ses carnets Moleskine et il le réalise chez lui, dans son appartement situé au cœur de Paris. Mais il s’agit avant tout d’une aventure collective, dont le musicien est finalement le grand orchestrateur. Comment Chassol choisit-il ses collaborations ? Y-a-t-il une bande qu’il a réunie ?  "C’est la famille, répond-t-il. Pour beaucoup, ce sont les gens que j’aime et qui sont autour de moi. Les rappeurs, ce sont des connaissances de mon cousin, Svétäl Chassol, qui a vécu au Japon et qui connaît le monde de la mode et du hip hop. Thomas de Pourquery est un vieux pote, Alice Lewis, je travaille avec elle depuis 1996, Alice Orpheus, était avec moi à la fac en philo avec moi et au New England Conservatory, à Boston."

Si elle semble un peu barrée de prime abord, c’est bien une musique pop que fait Chassol avec boucles de piano, de batterie et de flûte traversière.  Mais comment apprécier à sa juste valeur cette œuvre transversale ? Et entrer finalement dans ce petit jeu ? "L’expérience que j’aimerais bien que les gens aient, c’est d’avoir l’album. D’écouter pendant quelques jours les morceaux en aléatoire. Et de bien se poser, de prendre une heure pour regarder le film", répond Christophe Chassol. Un bon conseil, qu’on a suivi au pied de la lettre et qu’on approuve.

On comprendra alors d’autant mieux la logique de ce bonhomme atypique et éclectique, qui fut amateur de The Cure, avant de passer par le jazz et d’être notamment sideman pour le groupe de rock Phoenix. Collaborateur de Franck Ocean ou de Solange, il reste le chouchou du label Tricatel, à tendance électronique et passeur de musique contemporaine pour la radio France Musique. Un homme éclectique, on vous dit.

Chassol Ludi (Tricatel) 2020
Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram