Christine and The Queens, conquérante et vulnérable

Christine &The Queens vient de sortir son nouvel EP "La vita nuova". © Getty Images/Xavi Torrent

La chanteuse, qui a repris (provisoirement?) son nom d'artiste initial, a surgi par surprise avec un EP concept La Vita Nuova accompagné d'un mini-film tourné à l'Opéra Garnier. Un retour impulsé par un besoin vital de panser ses plaies à la suite d'une année aux émotions contrastées. Et on la retrouve là conquérante, dans la lignée des éclats des débuts, entre pop synthétique aventureuse et interprétation ardente.

RFI Musique : Rares sont les artistes de votre envergure qui passent par la case EP après deux albums. Qu'est-ce qui a imposé cette sortie ?
Christine and the Queens
: Ce n'était pas du tout réfléchi, mais c'est arrivé comme une urgence, un impératif. La chanson qui ouvre cet EP People, I've have been sad, je l'ai écrite alors que j'étais encore en train de tourner après la sortie de mon deuxième album. Elle a ouvert une porte vers cet objet-là, elle m'a commandé de le faire. Je n'ai pas pu refuser, car c'était trop important d'évacuer un trop-plein émotionnel. J'avais besoin de verbaliser de gros chagrins (le décès de sa maman et une histoire d'amour complexe, ndlr) que j'ai eus durant cette année assez éprouvante. Il y avait une vraie dissonance entre ce que je vivais sur scène et ce que je vivais réellement, en l'occurrence une profonde expérience de tristesse. J'ai écrit à mon label pour qu'on fasse quelque chose rapidement, j'avais besoin que les autres sachent. Ces chansons, c'est un peu comme le désir de leur écrire une lettre, de leur expliquer ce que je traversais.

Avez-vous le sentiment aussi que certains vous ont attendue au tournant et n'ont pas toujours été tendres à la suite de Chris ?
Cela a été assez impressionnant, ce qui s'est passé sur le deuxième album. Selon les territoires, c'était très différent. En France, j'ai été secouée. Je ne sais pas si j'ai les épaules pour ça, mais cela a été parfois violent. La démarche de ce deuxième album était assez exigeante. Je travaillais dans la puissance et la réinvention de soi à un moment où j'existais très fort dans un disque qui était Chaleur humaine. Je trouve que c'était la douleur nécessaire dans mon parcours d'artiste de me libérer de ce qui pouvait m'enfermer. J'aime bien l'idée de créer au rythme de ce que je ressens. Et même si je suis dans des univers très théâtraux, cela reste toujours très près du cœur. Le théâtre, c'est une façon de m'exprimer, mais la vérité du sentiment est quand même très présente.

Votre musique est à la fois cérébrale et très physique. Est-ce une dualité recherchée ?
Ce qui est certain, c'est que la musique a ramené beaucoup d'animalité et de "physicalité" dans ma vie. J'adore réfléchir et, en même temps, la scène est un espace de libération absolue. C'est presque un peu bestial. Souvent, je ne me souviens pas de mes concerts parce que je vis la chose dans un état proche de la transe. D'ailleurs, l'écriture de cet EP a beaucoup absorbé un langage issu de l'inconscient. Je n'ai pas vraiment réfléchi à des postures, au final. Je ne parle que de ce qui me manque, de ce que je n'arrive pas à dire. Même le film tourné à l'Opéra Garnier qui est très théâtral, ce n'est que du physique, il y a la danse chorégraphiée par Ryan Heffington. Je pense que ce qui m'anime dans ce métier, c'est la notion de performance. On peut s'oublier dedans et donc on peut soigner des choses. J'adore les va-et-vient entre réfléchir à tout un univers et ensuite y disparaître à l'intérieur.

Et comment expliquer les va-et-vient concernant votre nom d'artiste ?
C'est pareil, c'est une quête. Je vais passer peut-être toute une vie à me chercher et les gens seront là à dire : "Bon elle nous avertira quand elle aura trouvé" (rires). J'ai quand même choisi à un moment de ma vie de m'appeler Christine et de commencer ce projet Christine and the Queens. En fait, une fois qu'on se met à choisir, c'est infini. J'en suis revenu à ce nom parce que je me suis rappelé pourquoi je l'avais mis en route. Je me retrouvais dans les mêmes mécanismes qu'il y a dix ans, c'est-à-dire avoir un énorme chagrin et la musique qui vient à ma rescousse. Je n'étais plus complètement Chris, la petite canaille chemise au vent. Il faut savoir être honnête avec soi-même et être dans une quête sincère.

© Camille Vivier
Christine and The Queens a publié un EP intitulé "La vita nuova" (Because).

 

Le titre People, I've been sad évoque une adolescence malheureuse. Vous ne vous aimiez pas ?
J'étais quand même assez tourmentée. Je pense que dans cette chanson, je fais un peu la paix avec cette idée. Les tourments s'accompagnent souvent d'un sentiment de culpabilité. Parce que beaucoup de gens te disent de prendre sur toi, te demandent pourquoi tu pleures. Au cours de mon adolescence, je ne sortais pas des semaines entières parce je me trouvais assez monstrueuse. J'ai grandi avec des blessures qui sont profondes et mystérieuses pour moi aussi. J'essaye de comprendre pourquoi je me suis aussi peu aimée. Cette chanson dit ce que je suis. "Maintenant quand je suis dehors, le soleil me brûle encore" : cela signifie que j'ai un rapport au monde encore tourmenté, mais je ne peux pas non plus m'excuser d'avoir cette sensibilité-là.

Vous avez toujours parlé librement de la question du genre. Estimez-vous avoir contribué à populariser la culture queer ?
J'ai toujours l'impression qu'il y a des espèces de malentendus. Parce que les conversations ne sont pas toujours avancées au même endroit et de la même façon. Je me souviens qu'on s'était moqué de moi la première fois que j'ai parlé de ma pansexualité à la télévision. Je m'étais dit qu'il y avait du travail à faire et il y a encore beaucoup de travail à faire. Après, moi, je suis contente de participer à cette conversation et je crois profondément à la visibilité, l'information, la parole. Je sais que la souffrance d'être queer est souvent liée à la honte qui est une construction sociétale, à savoir que l'on a honte de ne pas être à la norme, de vouloir cette personne-là, de se sentir de telle façon. Quand j'ai commencé mon geste artistique, je voulais m'extirper de la honte et affirmer ma fluidité. Je me suis toujours promis que j'allais le faire, même si c'était difficile. Je suis heureuse si ça participe à une conversation et si ça fait exister pour d'autres gens cette possibilité-là. Je ne sais pas après si je popularise quoi que ce soit, mais il me paraissait indispensable de le dire.

Vous avez sorti cet EP en numérique quinze jours avant le confinement. Le titre La vita nuevo a pris un autre écho avec le contexte actuel, non ?
Je sais (rires). L'intention initiale était d'en appeler à une vie nouvelle pour moi. Cela parlait aussi de ces expériences très lumineuses qu'il peut y avoir dans le deuil, où on a l'impression de renaître. Après c'est vrai, on existe ou pas dans une actualité et là, il y avait une résonance particulière. Pour le coup, je n'avais pas vraiment anticipé ça. Cela fait partie des coïncidences cosmiques (rires).

Le public a été particulièrement touché par votre hommage à Christophe lors de l'émission Le grand échiquier. Cette chanson des Paradis perdus, fait-elle partie intégrante de votre ascension ?
Cette chanson a été très importante effectivement pour moi. Le choix de la reprendre a été, très tôt dans ma carrière, une évidence. Je pense que tout le monde était très ému parce que Christophe qui s'en va, c'est un sacré choc. Cela m'a beaucoup peinée. C'était mon chanteur préféré, un artiste d'une incroyable exigence jusqu'aux derniers albums d'une beauté à couper le souffle. Dans cette reprise, je l'ai mélangé avec du Kanye West parce que pour moi, il représentait une audace artistique. Il avait une grande curiosité, Christophe, et aussi une modernité folle.

La presse ose souvent des comparaisons artistiques avec Michael Jackson. Vous les comprenez ?
Je ne me compare jamais à lui dans ma tête. Ce n'est pas la question d'être à la hauteur ou pas, mais juste, car c'est incomparable. Après, je ne cache pas qu'il a imprimé mon œil. C'est quelqu'un qui dans sa façon de bouger m'a profondément impressionnée. Je ne connais personne qui dit qu'il ne sait pas danser. Cela devient des espèces de gimmick journalistes qui reviennent tout le temps. Cela m'honore d'une certaine manière, mais je suis lucide sur le fait que je n'étincelle pas autant que lui.

Christine and the Queens La Vita Nuova (Because) 2020

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