Étienne Daho, reprises de choix

Ambassadeur du Disquaire Day 2020, Étienne Daho en profite pour sortir un vinyle en édition limitée, "Surf". © Richard Dumas

Ambassadeur du Disquaire Day, rendez-vous annuel organisé pour inciter le public à se rendre chez les disquaires indépendants et qui a lieu ce 20 juin en France, Étienne Daho publie Surf, un album vinyle en tirage limité qui sort exclusivement à cette occasion.

Un artiste qui propose une playlist sur une plateforme quelconque, histoire de faire quelques remous promotionnel pour lui-même, c’est la réalité du monde nouveau de la musique en 2020. Mais Étienne Daho ne mange pas de ce pain-là. L’artiste le plus amoureux de musique du territoire sait ce qu’il doit aux chansons des autres, ces épiphanies renouvelées qui l’ont constitué, comme homme et comme chanteur.

Aussi l’art de la reprise est chez lui un art majeur. Et s’il ne l’a guère pratiqué sur ses propres albums, ne souffrant pas de panne d’inspiration, il ne s’est pas privé, tout au long d’une carrière sans compromission, de le célébrer sur maints projets parallèles, revisitant Syd Barrett et Pink Floyd, Lou Reed et le Velvet Underground, Gainsbourg, Françoise Hardy. Et puis, en live ou sur des mini albums, et surtout en titres bonus de ses rééditions, nombre d’autres chansons qui l’ont marqué.

Sa fonction de parrain du Disquaire Day 2020, une manifestation retardée de quelques mois pour cause de pandémie, ne pouvait pas se satisfaire des seuls honneurs liés à la fonction, justement. Il en profite pour proposer aux amateurs de vinyles deux projets.

D’abord Daho VS Comateens, soit un mini album contenant les titres enregistrés lors des sessions d’Eden, en 1996, avec le duo new-yorkais ami, et qui étaient restés cachés jusqu’à 2019 et la réédition Deluxe de cet album phare. Ils sont désormais gravés sur un vinyle jaune, et disponibles en même temps qu’un autre projet lié au Disquaire Day, Surf, sorte de pendant 2.0 au Pin Ups de David Bowie.

Serpent de mer

Commencé en 2004 avec Ivan Beck, abandonné lâchement, puis repris en 2006 avec Nicolas Dubosc, cet album de chansons variées aura été un serpent de mer pendant longtemps, en dehors de quelques extraits parus sur le EP Be My Guest en 2007 ou sur la réédition de Réévolution.

Mais l’attente en valait la peine. Sous un cliché de l’artiste à Ibiza en tenue estivale, on trouve ainsi de la surf music, mais pas que. Et loin de là. Le titre, trompeur, vient probablement du choix de la chanson totalement inédite qui l’ouvre, une reprise de Falling In Love, le titre d’usage de cette face B, sortie en 1970 sous le nom de Lady, par Dennis Wilson sous le nom abscons de Dennis Wilson & Rumbo ! C’était là le premier enregistrement solo du batteur des Beach Boys, un des groupes fétiches de Daho (qui en compte pas mal), un single qui précéda son magnifique album Pacific Ocean Blue en 1977.

On sait que Dennis était, parmi les Beach Boys, le seul à pratiquer le surf et les loisirs nautiques. Qui lui furent fatals, puisqu’il se noya en 1983 à Marina Del Rey, sous l'emprise de substances, mettant fin à une vie de saltimbanque magnifique et remuante, entre triomphes de groupe et échecs personnels, addictions, introduction de Charles Manson dans l’univers des Beach Boys, et autres billevesées, jusqu’à cette mort dans l’océan, comme un signe du destin.

Après cet introït d’un romantisme effréné, Étienne Daho fait preuve de l’éclectisme qu’on lui connaît en revisitant tour à tour, avec la candeur du passionné et le savoir-faire de l’expert, des chansons extrêmement diverses. A Little Bit Of Rain écrit par Fred Neil, (l’homme de Everybody’s Talking) pour la diva tragique du folk Karen Dalton, voix unique qui arrache des larmes, et qui termina sa vie de refus en mourant du Sida à Woodstock en 1993.

The Way You Look Tonight est une chanson du groupe Air, tirée de l’album de remix Everybody Hertz paru en 2002. My Girl Has Gone est emprunté avec déférence à Smokey Robinson & The Miracles, et la face A se clôt sur Moon River, un standard chanté par la pétillante Audrey Hepburn dans le film Breakfast At Tiffany’s (Diamants sur canapé) de Blake Edwards, en 1961. Une chanson qui remporta un Oscar, quand même.

De Pink Floyd à Air

Le temps de retourner le disque sur la platine et l’on découvre Cirrus Minor, une chanson de Pink Floyd, sur la B.O. de More (1969), un morceau ambiant signé Roger Waters, et célèbre pour ses chants d’oiseaux et son absence totale de percussions.

On se souvient que Daho jouait encore Arnold Layne, des mêmes (mais avec son héros Syd Barrett) lors de la tourne de son récent album Blitz. Il fait suivre avec un nouvel emprunt à cette scène pop mâtinée de French touch, dont il a été sans conteste un inspirateur, avec le Honeymoon de Phoenix, qui figurait sur leur album United, leur premier, en 2000.

Les aficionados de Daho se souviennent avec émotion de la chemise country bleue de son premier concert et de sa chanson Cow-Boy sur Mythomane ! Pas de non sens, donc, avec une reprise du cow-boy chantant Hank Williams, troubadour du drame trouvé mort, à 29 ans, sur la banquette arrière de sa Cadillac, en route pour un concert dans l’Ohio.

I Can’t Escape From You transcende la dimension shakespearienne des chansons du barde à Stetson, héros en son pays, mais connu en France des seuls spécialistes, et s’il en est un au sein de la scène française, c’est bien Daho, seul capable de songer à aller déterrer une chanson de ce calibre. Daho et Bashung, avec qui il avait déjà interprété ce titre lors d’un show télé en 2007, qu’on peut retrouver sur la réédition Deluxe de L’Invitation.

On croise ensuite un titre rare des Pet Shop Boys, You Choose, avant de clore le voyage de façon luxuriante, avec les arrangements et la conduction d’orchestre de David Whitaker, dirigeant soixante musiciens dans la nef des studios Abbey Road, pour une relecture du Glad To Be Unhappy, écrit par Rodgers et Hart pour la comédie musicale On Your Toes en 1936, et déjà chanté par rien moins que Frank Sinatra en 1955 et Billie Holiday en 1958.

Naviguant au gré de ses obsessions, pop, surf, soul, folk, musicals, ou psychédélisme, Étienne Daho fait de cet improbable puzzle sonore une œuvre cohérente, en créant le lien avec sa voix désormais familière, toute en nuances et modestie, et en s’amusant à réarranger ces pépites avec son sens inné de l’élégance.

Disparate, constitué par strates d’enregistrements de périodes variées, Surf est un album pourtant équilibré de façon remarquable. La sincérité de l’hommage saute aux oreilles, c’est du pur Daho, un artiste agenouillé devant son art.

Étienne Daho Surf (Parlophone/Warner) 2020
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"Surf", le nouvel album vinyle d'Étienne Daho.