Aksak Maboul, éclectique

Aksak Maboul © Samuel Kirszenbaum

43 ans séparent Onze danses pour combattre la migraine, premier album d’Aksak Maboul et Figures, leur quatrième album, en bac depuis peu. Plus qu’un groupe, Aksak Maboul est un désir, une envie non conformiste et libertaire. À l’image tout en collage du nom du groupe qui ne veut pas dire grand-chose, les chansons de ce désormais duo (Marc Hollander et Véronique Vincent), sont filles du plaisir, un plaisir naturellement contagieux.

 

C’est sur Skype, la distance géographique prévalant sur la notion de distanciation sociale dans le cas présent que l’interview des Bruxellois Marc Hollander et Véronique Vincent se déroule. Comme souvent, l’interview démarre par un classique retour en arrière, une sorte de récit de vie en accéléré.

Marc Hollander, le musicien à la genèse du projet et directeur par ailleurs et en parallèle du label Crammed Discs se souvient : "Il y a le Sacre de Clovis" dit-il avant de laisser s’installer un blanc et de reprendre en 1977 : "Marc Moulin, homme de radio, musicien – il créera l’année suivante le groupe Telex - et directeur du micro-label Kamikaze qui comme son nom le laissait présager ne vivra qu’un jour et sortira tout de même 4 disques, m’avait donné carte blanche pour enregistrer un album. Je me suis enfermé et j’ai fait des choses que j’avais en tête depuis plusieurs années, réunissant tout ce que j’avais écouté depuis mon adolescence, du rock aux musiques extra-européennes qu’on appelaient par encore 'du monde', en passant par la musique contemporaine, les musiques minimales et le jazz. Toutes ces musiques étaient à portée d’oreilles, elles ont naturellement nourri le projet" confie-t-il aujourd’hui avouant au passage une certaine naïveté créative.

Un éclectisme partagé par Véronique Vincent, qui ajoute à ce panel, la chanson française qu’elle affectionne depuis sa plus tendre enfance. "C’est probablement de là que me vient cet amour de la langue française. L’anglais m’oblige à écrire de manière plus simple et plus directe, ce qui est aussi agréable, mais ça a moins de sens pour moi. L’album réalisé en partie avec la complicité de mon ami Vincent Kenis (futur producteur des congolais de Konono N°1, ndlr) que j’avais embarqué dans l’histoire, s’est appelé Onze Danses pour combattre la migraine" rappelle Marc Hollander.

Ces 11 titres qu’il qualifie lui-même de "particuliers" embarquent dans leurs danses des amateurs de musique partout dans le monde. "J’ai commencé à échanger des disques d’Aksak Maboul contre d’autres de petits labels qui naissaient à l’époque" ajoute-t-il, évoquant au passage les prémices du label - Crammed Discs - qui naîtra trois ans plus tard.

"Aksak et Crammed sont tous deux animés par le même désir iconoclaste de mélanger les styles musicaux sans respect pour les frontières de genres, de cultures, et de provoquer des rencontres ludiques". Un groupe de scène se constitue autour du binôme avec des musiciens invités. En 1980, paraît Un peu de l’âme des Bandits, 2e opus "qui reste assez culte à ce jour" reconnait le musicien avec une humilité qui laisse transparaitre une certaine fierté.

Aksak et les Tueurs, deux vases communicants

Après le deuxième album, Marc Hollander demande à 3 membres des Tueurs de la Lune de Miel de rejoindre Aksak Maboul. "Le groupe sonne alors un peu plus rock, un peu plus brut, plus bruitaliste" précise-t-il. "Dans la foulée, ils me demandent de rejoindre les Tueurs".

Pendant quelques temps, ils joueront ensemble sous ces deux noms. "C’est à cette époque, qu’Yvon (Vronman), le fondateur et leader des Tueurs, invite Veronique au chant, derrière mon dos, ce qui était assez drôle. On s’est lancé à la fois sur l’album des Honeymoon Killers (anglicisation du nom des Tueurs de Lune de Miel) et sur le 3e d’Aksak. On a commencé à travailler avec Véronique, à composer et écrire des chansons électro-pop bizarres remplies de faux trucs orientalisants, de guitares congolaises de Vincent Kenis."

L’album ne sera jamais terminé du fait des tournées tant en Europe qu’au Japon des Honeymoon Killers et de l’activité chronophage de Crammed Discs. "C’était trop hybride, trop pop pour ceux qui aimaient ce qu’on avait pu enregistrer auparavant et pas assez pop pour la pop française à l’époque" précisent-ils d’une même voix.

Tous deux mettront leur carrière de musicien au profit de celle de producteur pour Marc et peintre pour Véronique qui signe par exemple tous les illustrations de l’album : "On a produit et sortis 360 albums d’autres artistes sur Crammed, avant de s’y remettre en 2014, au regard de la plus grande perméabilité des styles et de son accueil par le public" confie Marc Hollander qui avoue refuser avec constance l’idée même d’enfermement, que ce soit comme musicien ou en tant que producteur, une idée partagée par Véronique Vincent. L’Ex-Futur Album paraitra la même année, un album que s’approprient les jeunes générations, encourageant sans le savoir leur retour, un retour que les évolutions techniques facilitent aussi.

"Toujours un peu d’Aksak et encore plus Maboul !"

"Pour Figures, on a tout fait à la maison explique Véronique. C’est la première fois que je fais ça ainsi" reprend Marc qui, par le passé, n’a connu comme musicien ou producteur, que le studio assisté par un ingénieur du son. "J’ai appris à utiliser le logiciel Live, à ne pas en être l’esclave. Ainsi j'ai pu travailler plus d’un an sur les titres de cet album, être plus spontané, plus libre d’improviser, de faire des collages, d’essayer, d’explorer sans souci de coût. Je tenais à garder ce refus des cases, à aller dans tous les sens, à être disruptif pour reprendre un terme à la mode parce que je suis ainsi depuis toujours. On se retrouvait aussi sur la diversité de propos de cet album. Qu’il y ait des chansons et des parties très instrumentales. Des parties jouées et d’autres programmées. Des choses mélodiques et d’autres abstraites. On souhaitait ces contrastes et l’on avait envie d’écrire un album avec un début, un milieu et une fin, avec un sens de lecture. Il a même 4 débuts 4 milieux et 4 fins puisque l’album est disponible en double vinyle."

"Pareil pour les paroles" précise Véronique qui explique ne pas arriver à voyager léger, illustrant par cette métaphore, son rapport contorsionniste à l’écriture. "Figures, réunit tout ça. Il est le fruit de nos histoires, de nos idées fixes, de nos travers. Il a quelque chose du mille-feuilles" explique la chanteuse. Un album à croquer comme une gourmandise.

Aksak Maboul Figures (Crammed Discs/L'Autre Distribution/Pias Digital) 2020
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