Soko, juste une question de feeling

La chanteuse Soko publie un nouvel album intitulé "Feel Feelings". © Miriam Marlene

Nettement plus loquace et volontaire qu'auparavant en interview, la chanteuse Soko, qui vit à Los Angeles, a profité de sa nouvelle vie de famille et des opportunités cinématographiques avant de devoir prendre patience pour sortir Feel Feelings. Un troisième album apaisé, intime, groovy et vaporeux.

RFI Musique : Comment expliquez-vous que cet album ait été plusieurs fois repoussé ?
Soko :
Ce disque a une vie incroyable, il ne voulait pas sortir (rires). Il est prêt depuis deux ans. La première fois, on l'a décalé à cause de la crise sanitaire. Et la seconde fois pour honorer les voix de Black Lives Matter après la mort de George Floyd. Cela me tenait à cœur. Les manifestations aux États-Unis ont été impressionnantes et multiples. J'habite à dix minutes de Downtown, c'était un peu la folie. Je ne me voyais pas assurer la promotion avec des hélicoptères au-dessus de chez moi et des sirènes de police qui hurlaient en continu. Ce n'était pas le bon timing. D'ailleurs, c'est une année avec pas mal de galères.

Quelles galères ?
On a commencé par ne plus avoir de maison pendant trois mois. Je me suis fait arnaquer par des gens qui l'ont saccagée. J'ai enchaîné en me cassant le pied, mon fils s'est fait mordre par un chien et a eu dix points de suture à la lèvre, j'ai chopé le coronavirus début mars. Toute ma famille, ma meuf, mon bébé. Ils disaient que les enfants en bas âge étaient asymptomatiques, en tout cas pas le mien. Puis on ne travaille plus, je repousse mon album. C'est sympa 2020, non ?

Pourquoi ne pas avoir sorti le disque avant, s'il était fini depuis deux ans ?
Je l'ai écrit à New York et je suis tombée enceinte quand j'étais en train de le mixer. Je travaille comme une acharnée depuis l'âge de quinze ans. Donc, déjà plus de la moitié de ma vie. J'avais envie de prendre du temps pour ma vie personnelle et le bébé. C'est important de créer une relation solide avec lui. Après, j'ai fait trois films quand même... (rires).

Parce que vous avez du mal à dire non à un rôle ?
En ce moment, on a surtout du mal à dire non à n'importe quoi, compte-tenu de la situation. Je réside aux États-Unis et il n'y a pas d'avantages sociaux comme en France.

D'où vient cette volonté de dérouler une certaine douceur dans Feel Feelings ?
Entre le moment où j'ai commencé la musique et maintenant, il s'est passé des choses dans ma vie. C'était mon intention de faire un disque plus lent, chaud, sensuel, poétique, qui respire tranquillement. Un peu dream-pop, un peu shoegaze, un peu groovy, un peu soul cotonneuse.

Est-ce le miroir de la musique que vous écoutez désormais ?
Exactement. J'avais envie de morceaux qui ressemblent à mes playlists. Faire de la musique qui ne me dérangerait pas d'entendre. Si d'un coup, je rentre dans un endroit et j'entends un des titres de l'album, je ne me sentirai pas gênée que ce soit moi.

Dustin Payseur des Beach Fossiles et Patrick Wimberly (ex-Chairlift) à la production, James Richardson de MGMT ou Sean Lennon parmi les musiciens. Une ouverture au travail collectif ?
Je m'étais assez prouvé que j'arrivais à tout faire, tout jouer, tout contrôler sur les précédents albums. Là, j'avais juste le désir d'être avec mes potes, d'avoir quelque chose de plus cool et moins névrosé. Des batteries qui sonnent comme Air, des basses comme le Gainsbourg de Melody Nelson, des guitares comme Durutti Column, et que l'ensemble soit un peu au ralenti. La chanteuse à guitare, ce n'est plus du tout ce que je suis aujourd'hui. J'ai l'impression aussi d'écrire des choses plus profondes.

Et de moins regarder dans le rétroviseur ?
C'est un disque qui parle du présent. Et aussi un questionnement sur le futur avec la chanson Now What ?. Je suis allée au-delà de mes rêves d'enfant : ces films dans lesquels j'ai joué, ma nomination aux Césars comme meilleure actrice (en 2017 pour La Danseuse, NDLR), les collaborations avec plein de gens que j'admire et respecte, habiter Los Angeles, avoir une meuf et un bébé. Si on m'avait dit ça lorsque j'avais 15 ans, je ne l'aurais pas cru. Ce titre, c'est le dernier que j'ai écrit pour l'album avant de tomber enceinte. Le bébé a donné une autre perspective. Le bonheur, ce n'est plus : "moi, ce que je fais, où j'en suis" mais c'est de refaire les choses pour la première fois avec le bébé. La vie m'a donné une sorte de nouvelle trajectoire.

Êtes-vous moins tourmentée que par la passé ?
Oui, on grandit, on fait un travail constant sur soi. J'adore les thérapies qui tendent à ce que vous soyez un meilleur humain. Comme le téléphone qui se met à jour tout le temps, on devrait tous y passer.
 

Ne concevez-vous l'écriture des textes qu'à travers le prisme de l'autofiction ?
Disons que ce qui me touche dans l'art, ce sont les démarches personnelles, les vraies fissures des gens. J'ai besoin qu'un artiste m'invite à le connaître. Je veux moi-même être la plus authentique possible. J'adore aller voir un film et savoir que c'est une histoire vraie, que c'est tiré du vécu de réalisateur ou de la réalisatrice. L'art vital, celui qu'on fait pour ne pas mourir, me procure de l'émotion. L'idée est d'être honnête avec moi-même pour garder une capsule de là où j'en étais à un moment de ma vie et que je puisse réécouter dans dix, vingt, trente ans. Est-ce que tu "photoshop" tes photos de famille ou tu veux quelque chose de naturel ? Travestir la réalité ou ses sensations n'a aucun intérêt.

Vous arrivez même dans Blasphémie, le seul titre en français, à injecter de la sensualité dans une histoire de rupture...
Cette sensualité, c'est l'absence. Qu'est-ce qu'il se passe dans l'attente, le manque, les remords ? C'est une histoire que j'ai vécue lorsque j'étais à Paris. L'utilisation du français, je ne l'ai pas cherchée, je l'ai juste acceptée.

Vous vous êtes découvert de nouvelles voix aussi ?
On a tous des voix différentes en nous. Et je voulais explorer ses multi-facettes. Je ne parle pas de la même manière à mon bébé, mon amoureuse, ma mère ou à toi. Je mets davantage en avant mon côté androgyne dans ma musique.

Oh ! To Be A Rainbown !, c'est un hymne à destination de la communauté LGBT ?
Être queer, c'est évidemment très prédominant dans ma vie. C'est ce que je suis, c'est ce que je vis. Je n'ai pas grandi avec des images de femmes qui étaient ensemble, encore moins deux femmes et un bébé. Dans les médias, l'homme gay est beaucoup plus représenté que la femme lesbienne. Je trouve important d'utiliser ma plate-forme et ma voix pour créer plus de visibilité et aider les gens à accepter leur nature. Donc, c'est essentiel de faire une chanson bien gay (rires). Les gens sont beaucoup plus tolérants ici et se posent beaucoup moins de questions. Quand je parle de Stella comme de ma partenaire, on me demande parfois en France si c'est ma sœur ou ma meilleure pote. Ils ne percutent pas.  

Soko Feel Feelings (Babycat Records/Because) 2020
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