Nawel Ben Kraïem, le chemin vers la lumière

La chanteuse franco-tunisienne Nawel Ben Kraïem publie l'album "Délivrance". © Nabila Mahdjoubi

Un cheminement vers la lumière : voilà comment la chanteuse franco-tunisienne Nawel Ben Kraïem décrit son nouvel album, Délivrance, qui vient de sortir. Un disque en français et en arabe, qu’il serait réducteur de classer dans la catégorie "pop orientale", tant l’auteure, compositrice et interprète y dévoile ses identités multiples.

RFI Musique : De quoi vous êtes-vous "délivrée" dans cet album ?
Nawel Ben Kraïem :
Je me suis délivrée d’un certain nombre d’attentes et de formats. C’est une étape importante dans ma vie personnelle et professionnelle. Je joue des titres pop-rock avec des instruments d’Afrique du Nord, comme le guembri par exemple. Je m’autorise des chansons avec des couplets et un refrain, mais aussi des choses plus expérimentales comme sur Les vertiges de Hamouda. Je navigue en liberté entre les deux. Je ne suis plus obligée de choisir entre une identité "pop" et "intello", entre une identité "urbaine" et une identité "traditionnelle". On a le droit d’avoir de multiples influences qui peuvent coexister. Enfin, je me suis libérée du choix du français ou de l’arabe : je préfère embrasser les deux langues.

Délivrance est aussi une référence à un livre de l’écrivaine noire américaine Toni Morrison, prix Nobel de littérature, chez qui les personnages se délivrent de leur passé, de leur assignation. Cela fait-il également écho en vous ?
Oui. Chez Toni Morrison, les personnages ont conscience d’être dominés, mais ils se déplacent aussi. Ces personnages sont sensibles et humains, avec une charge artistique et émotionnelle puissantes, doublées d’une conscience politique. Le livre Délivrances* est à la fois sombre et lumineux et il se finit par une naissance. Mon album, lui aussi, est traversé par des épreuves, le regard sur le monde n’est pas toujours gai, mais il y a une lumière à la fin avec la chanson Lebess et son refrain qui dit : "Ça ira"

Dans le titre D’habitude, vous parlez d’une "Maghrébine sans routine". Éviter les lieux communs et être là où on ne vous attend pas, ça vous ressemble, non ?
Blonde avec une voix grave… Arabe et blonde… Française et arabe… Étudiante au lycée français, mais issue d’une famille du sud rural de la Tunisie… Effectivement, socialement et culturellement, j’ai toujours vécu cette hybridité.

Vous évoquez les révoltes dans le monde arabe dans La Révolution des figuiers. Même si tous ces mouvements n’ont pas abouti à un véritable changement de régime, "la peur [est] tombée", dites-vous. N’est-ce pas là le plus important ?
Tout à fait. Même quand on dit, dix ans après, que l’économie est catastrophique ou que le bilan n’est pas totalement positif, on ne peut pas regretter une dictature. La peur est un sentiment qui attaque l’intime et l’estime de soi. Ne plus avoir peur, c’est un acquis qui nous redonne notre humanité.

Neuf moi raconte l’expérience de la maternité. Vous ne cachez pas tout ce que la naissance d’un enfant peut avoir d’enthousiasmant, mais aussi d’angoissant. Un discours à rebours de ceux qui voudraient faire croire que tout est toujours merveilleux…
Dans les chansons, je crois qu’on doit dire la vérité… et pas ce que certains attendraient qu’on dise. La naissance d’un enfant, c’est fabuleux, mais pas seulement. C’est une aventure et comme dans toute aventure, elle charrie son lot de bouleversements et de vertiges. En tout cas, c’est comme cela que je l’ai vécu. En parlant avec beaucoup de mamans, je me suis rendu compte que nous étions toutes confrontées aux mêmes désillusions, aux mêmes contradictions. Dans la chanson, j’ai donc tenté de saisir la grâce et l’infinie puissance de ce moment, mais aussi l’infinie vulnérabilité dans laquelle on se trouve. Quand on donne la vie, on sait qu’on peut aussi porter la mort. Il n’y a pas plus puissant que cette émotion-là. C’est pour cela que j’ai eu ce besoin d’écrire dessus, sans savoir a priori si ce texte trouverait sa place dans un album. Finalement, si, et j’ai même sorti un clip quelques mois après la naissance du bébé, pour que cette émotion existe sur le plan artistique.

"Mes rêves, je les caresse un peu comme des enfants/Avec de la tendresse, ils deviendront plus grands", écrivez-vous dans Mes rêves. Quels rêves caressez-vous en ce moment ?
J’en ai tellement ! Dans cette chanson, je m’adresse à la partie désillusionnée de moi-même pour lui dire, justement, qu’elle doit toujours nourrir ses rêves. On est vite rattrapé par le cynisme. On est vite contraint par le champ des possibles, surtout en ce moment, où l’on est régulièrement puni. Des concerts ? Non, tu n’en feras pas ! Les grandes tournées, tu n’en feras pas non plus ! Voyager de nouveau ? Impossible ! Mes rêves est une réponse à toutes ces tapes qu’on se prend sur les mains. Tant qu’on arrive à nourrir notre imaginaire, à le caresser, à le faire grandir, on est bons !

*Toni Morrison Délivrances (Christian Bourgois Editeur) 2015

Nawel Ben Kraïem Délivrance (Balle Populaire) 2020
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