Les doutes de Woodkid

"S16" est le 2e album studio de Woodkid. © Barclay

Le musicien et réalisateur de clip Woodkid publie son second opus, S16, sept ans après The Golden Age (800 000 ventes). Un album plus politique et moins tapageur que le précédent, dans lequel le trentenaire redevenu Parisien s’interroge sur lui-même et sur le monde.

RFI Musique : Que s’est-il passé durant ces sept dernières années ?
Woodkid :
Je crois à l’idée de cycles, d’être dans la lumière puis dans l’ombre. À la base, je suis réalisateur, donc dans l’ombre. J’ai eu envie de créer un long-métrage, une forme que je sacralise, mais à laquelle je ne suis pas parvenu. J’ai également collaboré avec JR (photographe et street artiste français, ndlr) pour la musique de plusieurs de ses projets, dont Ellis Island. J’ai composé pour le film Desertios de Jonás Cuarón : le thème de la migration me touche personnellement (l’artiste a des origines polonaises, ndlr). J’ai travaillé aussi avec le styliste Nicolas Ghesquière sur les musiques des défilés Louis Vuitton. Sa façon de concevoir les vêtements par associations et par rencontres impromptues m’a beaucoup inspiré musicalement. Il y a eu aussi ces improvisations musicales avec des musiciens du collectif People au Michelberger Hotel à Berlin : Kings of Convenience, Bon Iver, Boysnoize… Cela a été très libérateur pour moi.

La création de cet album date d’après les attentats du 13 novembre 2015…
J’étais alors en train de tourner un clip avec Rihanna à Los Angeles. J’ai été très inquiet pour mes proches et j’étais traversé d’une vague de manque et d’amour pour Paris. Je me suis alors demandé ce que j’étais en train de faire : je courais après un idéal qui n’était finalement pas si loin. Cette course au succès, à la croissance et à l’argent a peut-être peu de sens. Shift est un des premiers morceaux que j’ai écrits autour du sentiment de sidération après les attentats. J’avais cette idée : "What have you done ? / Qu’est-ce que tu as fait ?" Je ne sais pas trop à qui je m’adresse avec ce mantra : à quelqu’un qui a pris une arme ? À moi-même ? Et j’avais envie de chanter de ma voix la plus incertaine et la plus fragile, dans des notes hautes, sans souffle, quelque chose que Barbara a dans sa voix.

Êtes-vous revenu du rêve américain ?
La notion de rêve est proche de celle d’illusion. Cette si grande puissance est traversée de questions qui devraient être résolues depuis longtemps : la justice sociale, les armes, la santé… C’est un pays à tout point de vue violent, dans la rhétorique, dans les idéologies politiques… J’ai longtemps vécu à New York, mais j’étais si souvent en tournée que je n’ai jamais eu le temps de me considérer comme un Américain. J'ai continué à voir le reste du monde. Je suis revenu à Paris il y a 4 ans, Porte de la Chapelle.

Ce second album est assorti d’un jeu en réalité alternée …
J’aime toujours donner une strate supplémentaire à ma musique. J’ai donc créé un univers autour d’une entreprise fictive dont on a déposé le nom, développé un site, une campagne de publicité, avec des profils Instagram et Linkedin, les pages Facebook des employés…
J’ai créé un alternate reality game. Cela afin d’attraper les gens d’une manière plus souterraine à la façon d’un jeu de piste qui floute les frontières entre le réel et la fiction.

Repousser la sortie de l’album pour cause d’épidémie a t-il été envisagé ?
J’ai le privilège de pouvoir me planter. Même si cet album rencontre un échec commercial, je pourrai survivre. Et puis il raconte quelque chose du monde d’aujourd’hui… 

Effectivement, cet album semble traversé d’inquiétudes…
Je dirais plutôt de doutes, d’aveux de faiblesse, alors que le premier album était peut-être un geste de force. Il s’agit d’un grand inventaire du monde et de l’intime, comme beaucoup d’entre nous l’ont mené. Par rapport à des choix de vie personnels, que j’ai perçus comme mauvais. La question de la croissance économique à tout prix est-elle la seule évolution possible ? Le progrès technologique n’est-il qu’en ligne droite ? La question du genre n’est-elle que binaire ?

Goliath évoque des dominés et dominants, vous sentez-vous concerné ?
D’un point de vue social, je fais partie des dominants : je suis exposé médiatiquement, j’ai une influence, de l’argent… Par contre, je peux être dominé ponctuellement ou dans certains domaines, comme sentimentalement ou sexuellement. J’en parle sans filtre dans cet album. Pale Yellow évoque le plaisir d’être dominé. Goliath parle du rapport dominant/dominé en amour. Je l’ai transposé en images au niveau social, avec un système monstrueux et mécanique. Cela pose la question de la responsabilité individuelle et collective dans la création des monstres. Peut-on blâmer la classe ouvrière d’être responsable d’un système dont elle fait partie et qu’elle alimente ? Je ne le pense pas. Nous sommes aussi victimes et responsables des réseaux sociaux, cela crée des dissonances cognitives chez chacun, signe de l’absurdité de l’époque.

Woodkid S16 (Barclay) 2020
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