Bashar Murad, un combat contre la mascarade

Le chanteur palestinien Bashar Murad affirme son droit à la différence, à la singularité. "Beaucoup de mes chansons sont une réaction au sentiment que je ne rentre pas dans le décor. (...) Je ne vais plus me laisser faire". (Vêtement Hazar Jawabra) © Fadi Dahabreh

Jeune chanteur-compositeur palestinien de Jérusalem, Bashar Murad tente d’éveiller les consciences, de bousculer à travers la pop. Son dernier titre, Al Maskhara"La mascarade" en français, sorti en décembre dernier dénonce l’occupation israélienne des territoires palestiniens mais aussi la pression sociale exercée par sa propre communauté.

Il règne dans l’air une odeur de café à la cardamome mêlée à celle de tabac froid. La promesse d’un accueil chaleureux qui se mélange aux traces de vie, d’animation du lieu. Situé au nord de la vieille ville à quelques encablures de la route de Ramallah, ce studio d’enregistrement de Jérusalem est un espace de travail, de rencontre, d’échange pour les musiciens palestiniens de la ville voulu par Saïd Murad, fondateur de Sabreen, un groupe palestinien qui a connu le succès dans les années 1990 et 2000 et devenu aussi une organisation pour la promotion de la musique à Jérusalem. Bashar Murad, son fils, en a fait son espace de travail.

En se lançant à son tour dans la musique en 2015, Bashar Murad marchait dans les pas de son père. "Sabreen a eu une grande influence sur moi" reconnaît-il, ne cherchant pas à renier l’héritage musical familial. Mais "cette influence est non-intentionnelle" précise Bashar Murad : "c’est simplement parce que j’ai été élevé avec la musique de Sabreen".

Le jeune homme n’a d’ailleurs pas été poussé dans une carrière artistique. Au contraire : après la fin de ses études secondaires, il a été incité à faire des études universitaires éloignées de la musique, considérée comme un secteur pas assez stable. Au début de sa vie professionnelle, il travaillait dans un bureau à Ramallah. Mais sa nature l’a rattrapé, juge-t-il : "j’étais malheureux. J’avais le sentiment de ne pas être moi-même".

Mélanger les genres musicaux

Bashar Murad ne cherche pas à reprendre un flambeau familial. Dans sa musique comme dans sa vie, il veut tracer sa propre voie. Sabreen est d’ailleurs l’une des rares influences arabes qu’il cite. Ses inspirations, le jeune artiste les a surtout trouvées à l’étranger : Queen, Freddy Mercury, David Bowie, Lady Gaga, Stromae. "J’écoute beaucoup de différents types de musique. De la pop bien sûr : c’est un genre très large. Certains diront que c’est commercial, mais moi, je le vois comme une façon d’explorer tant de genres musicaux et de les mélanger en un seul. C’est quelque chose que j’aime faire" explique-t-il.

Son exploration va d’ailleurs assez loin : Bashar Murad s’est associé au trio électro-punk Hatari qui avait représenté l’Islande à l’Eurovision en 2019 qui s’était déroulé à Tel Aviv, en Israël, et qui avait brandi des écharpes palestiniennes lors de la finale.

Trouver sa voie est le cheval de bataille de Bashar Murad, en musique comme dans la vie. Son dernier titre est sorti en décembre dernier : il se nomme Al Maskhara, "La mascarade" en arabe. Aujourd’hui âgé de 28 ans, le chanteur y exprime un malaise : ce sentiment que sa vie ne lui appartient pas, qu’elle dépend de facteurs extérieurs. "Mon sort n’est pas entre mes mains, personne ne comprend mon mode de vie. Dans mes mains, il y a un verre de whisky. Mais cela n’éteint pas encore ma soif" chante-t-il.

"Je ne vais plus me laisser faire"

Le premier facteur extérieur qu’il dénonce comme pesant sur sa vie est l’occupation israélienne des territoires palestiniens. "Le soldat approche avec une arme automatique. Quelle vision d’horreur" dit-il dans sa chanson. Le clip reprend aussi un certain nombre de codes, de symboles de l’occupation. "Je voulais prendre tous les éléments auxquels tous les Palestiniens vivant dans cette région ont dû faire face - passer un poste de contrôle, voir en permanence des murs, des soldats autour d’eux et avoir l’impression qu’il n’y a pas d’espoir ni de futur ; perdre ses illusions et les rendre plus belles." Cette réalité embellie, c’est un tank abandonné dans le désert sur lequel il vient danser et dont il obstrue le canon avec un bouquet de fleurs. Ce sont aussi des murs qui tombent.

Mais la mascarade que dénonce Bashar Murad est aussi celle que lui impose sa propre société. Fait rare dans une société conservatrice, le jeune homme ne cache pas son homosexualité : il la chante. "Al Maskhara était une réaction à deux pressions que je ressens en permanence. L’une est celle de vivre sous occupation et tout ce que cela comporte. Et la seconde est votre propre société qui ne vous accepte pas et qui essaye de faire taire quiconque s’élève ou est différent de la norme".

La mascarade, pour Bashar Murad, se joue à plusieurs niveaux et il la combat dans sa totalité. "Beaucoup de mes chansons sont une réaction à ce sentiment que je ne rentre pas dans le décor. Quelqu’un qui me dit : 'les Palestiniens n’existent pas' ou ma propre société qui me dit 'les gays n’existent pas'. Mais je suis là, j’existe. Donc cette chanson est incontestablement une façon de combattre ça et de montrer que je ne vais plus me laisser faire."

Combat universel

Cette volonté de repousser un peu les murs, de se défaire du carcan social dans lequel tout un chacun se trouve enfermé n’est pas nouvelle dans l’œuvre de Bashar Murad. Dans Shillet Hamal, une autre de ses chansons, Bashar Murad dénonce la pression qui existe pour trouver un travail stable, dans un bureau. Obtenir un poste coûte que coûte, sans intérêt, sans passion. C'est idée de devoir se ranger. "Bande de clochards" chante-t-il. "Il n’y a ni argent, ni sérénité. J’ai été sur cette route tout seul. Perdu à jamais", en référence à son début de carrière professionnelle où il avait justement un travail de bureau. Dans Ana Zalameh, "je suis un homme" en français, il interroge l’identité de genre, l’identité construite, celle qu’on inculque aux enfants. Il raille le droit donné aux garçons de sortir, mais pas aux filles, dénonce la surdité à l’égard des femmes. "Il paraît que les femmes viennent de Venus et les hommes de Mars. Mais en réalité, nous sommes tous les mêmes" reprend-il, appelant à cesser la discrimination.

Mais si ce combat est celui d’un jeune homme palestinien homosexuel, Bashar Murad le voit comme universel. "Maskhara parle de beaucoup de choses. Elle évoque la réalité dans laquelle nous vivons. Cela peut être la réalité dans laquelle je vis en tant que Palestinien. Ou la réalité dans laquelle je vis en tant que gay palestinien. Ou en tant qu’être humain. Et je pense que beaucoup de personnes peuvent s’identifier et ont le sentiment de vivre une mascarade."

Et à en juger par les téléchargements de Al Maskhara sur une plateforme comme Spotify, la musique de Bashar Murad semble avoir une résonance assez universelle. Parmi les 10 premiers pays, 7 sont non-arabophones : les États-Unis, l’Allemagne, la France et l’Italie occupent la tête du classement, alors que l'artiste chante en arabe. Un motif de satisfaction pour lui qui se définit juste comme "un être humain (…) qui veut suivre ce que lui dit son cœur et faire ce qu’il croit être sa raison d’être sur Terre". Depuis ses débuts, Bashar Murad a réussi à utiliser sa musique pour se faire accepter dans sa singularité et sa complexité. Mais il sait le combat de longue haleine, éreintant. "Un verre de whisky (…) n’étanche toujours pas ma soif" chante-t-il en refrain dans Al Maskhara. Sa solution ? "Verse-moi un nouveau verre, roule une cigarette. Peut-être que j’oublierai cette mascarade".

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