Angèle, la deuxième marche

Angèle, lors de l'avant-première de son documentaire à Paris, novembre 2021. © RFI/Edmond Sadaka

Trois ans après Brol, certifié double-disque de diamant, la pop star belge Angèle était attendue au tournant pour son deuxième disque, Nonante-Cinq. Sur ses nouvelles pistes, elle se dévoile davantage, exhibe ses paysages intérieurs… Au risque de lasser.

Dans la carrière d’un.e artiste au succès fulgurant, la deuxième création s’impose toujours comme un moment périlleux, un clou enfoncé, un instant de vérité, où le monde entier attend le prodige au tournant et scrute le moindre de ses faux pas. Ainsi, il est aisé d’imaginer l’énorme pression qui a dû peser, à l’orée de son deuxième disque, sur les épaules de la solaire Angèle, 26 ans, femme-enfant, lutine égérie d’une époque, révélée il y a quatre ans. Rappel des faits : fin 2017, un clip irrésistible découvrait ce petit brin de blonde en sweat à capuche, fluo et radieuse, qui enchaînait les maladresses avec un charme contagieux et un humour désopilant sur ses « emmerdements maximum » du quotidien. En quelques mois, avec sa musique fraîche et acidulée, l’entêtante Loi de Murphy, ode à l’autodérision, comptabilise plus de quinze millions de clics… Et tout s’emballe. Dans un secteur moribond, son premier disque, Brol (« Bordel » en flamand), sorti en octobre 2018, se hisse double-disque de diamant, avec 600 000 exemplaires vendus.

La porte-voix dune génération

En quelques mois, Angèle, la petite sœur du rappeur Roméo Elvis, fille de deux artistes réputés en Belgique, soutenue à ses débuts par son compatriote le rappeur Damso, devient une pop star adulée. Sur la rapidité fascinante de son ascension, la chanteuse se confie dans un documentaire à sa gloire, diffusé sur Netflix depuis fin novembre. De quoi se réapproprier sa parole : le « must » de la promotion made in 2021 ! Avec comme base, ses ébauches de chansons, son journal intime, ses mots jetés comme des cailloux blancs sur son chemin dès l’adolescence, Angèle s’interroge : pourquoi elle ? Et livre avec une sincérité et une fraîcheur confondante (à moins que ce ne soit une maîtrise calculée de son image… mais gardons nos illusions !) ses états d’âme et ses questions sur sa vie vampirisée par les médias… Dans ce film, elle nous présente même sa grand-mère, celle qui lui permet de « garder les pieds sur terre », comme si rien n’avait changé. Mais tout a changé…

Reste cette question que nous reprenons à sa suite : pourquoi elle ? Des réponses se devinent dans Brol, succession de tubes à l’aura évidente et imparable. Angèle a décollé car elle a su s’imposer comme la porte-voix d’une génération, l’héroïne de l’instant présent, habile à humer et à chanter l’air du temps. Ainsi, son hit Balance ton quoi l’a propulsée en icône #Metoo, avec force sourires et doigts d’honneurs. Ta reine, elle, chante l’homosexualité féminine, avant même son coming-out… Chacun des titres de Brol porte ainsi un message universel, avec les ingrédients de sa recette : des textes teintés d’impertinence et de légèreté, une musique qui incite au déhanché et colle au cerveau, une voix claire, de fêlures et de lumières, légèrement autotunée, une façon bien à elle de soulever les foules et de rayonner.

Montagnes russes émotionnelles

Mais au sujet de son deuxième disque, sorti en avant-première sur les plateformes de streaming, le jour de son anniversaire, sur un coup de tête de la demoiselle touchée par le Covid-19 (et par la magie d’un calcul marketing ?), Angèle, dans son documentaire, évoque ses doutes devant son clavier de travail : ses pistes se révèleront définitivement plus personnelles, comme si elle déclinait ses méandres intérieurs en musique. Ainsi, hormis le titre inaugural, balancé sur toutes les ondes avant la sortie de l’album, Bruxelles je taime, hommage funky et disco à sa ville, dans le sillage de Dick Annegarn, la chanteuse décrit, sur Nonante-cinq – son année de naissance – ses montagnes russes émotionnelles : sa liberté retrouvée (Libre), ses blessures guéries (On shabitue), les désordres intérieurs qui la rongent (Démons, avec Damso), ses cauchemars (Mauvais rêves), etc. Et puis, elle chante la vie joyeuse et comme, Lorie, la « positive attitude » (Pensées positives, Profite…) Mais hélas, peu de chansons, sur Nonante-Cinq font mouche. Et ses états d’âmes, souvent tissés de poncifs et de lieux communs, finissent par lasser. Ses émois intimes peinent à trouver en nous leurs échos. Surtout, il leur manque cette épice qui faisait notre joie et sa signature : l’humour et l’autodérision. Comme si elle avait perdu cette couleur au passage… Restent quelques fulgurances de poésie limpide, de passages tendres et fébriles, comme cette histoire de dispute amoureuse racontée dans Taxi, ou ce renoncement joyeux à l’amour ou à la vie de couple, à la mélodie efficace, dans Solo. Et puis, au détour de Taxi, elle dénonce « les autres, les traîtres, depuis que ma vie est exposée Dailleurs, je ne peux pas mempêcher de composer comme exutoire, racontant ma vie privée et puis ensuite de men vouloir »

Au fond, malgré le relatif ennui à l’écoute de ce disque, il subsiste les échos de la touche Angèle, son charme indéfinissable qui continue, malgré tout, d’opérer… Sa façon de paraître simple. Et touchante. Comme une éternelle bonne copine : celle qu’elle est quand elle s’adresse à ses fans sur les réseaux sociaux. Et finalement, on se dit que ce deuxième disque n’est qu’une étape. Que rater la deuxième marche n’écrit pas la suite de façon définitive. Et qu’une vie artistique est longue, surtout lorsqu’on y entre ainsi, en pleine lumière et avec panache !

Angèle Nonante-Cinq (Angèle VL Records) 2021

Facebook / Twitter / Instagram / YouTube

 

Sur le même sujet