Les Victoires de Terrenoire

Le groupe français Terrenoire. © Elisa Baudouin

Tout juste récompensé par une Victoire de la musique catégorie Révélation, le duo de frères originaires de Saint-Étienne, Terrenoire, réédite Les forces contraires, sorti à l'été 2020, augmenté de sept chansons supplémentaires rassemblées sous le titre La mort et la lumière. Au deuil de leur père succède le retour à la vie et les pistes joyeuses… Avec toujours leur musique de matières, qui porte des textes intimes et forts.

Sur des images d'hôpital débordantes d'émotions, quelques notes de piano en graines, soutiennent ces vers portés par une ritournelle en clair-obscur, une voix grave, rugueuse et tendre, au léger accent : "Jusqu'à mon dernier souffle, je voudrais faire le bien, et puis soigner les gens…"

Fin novembre 2020, l'enseigne d'un supermarché choisissait ce titre de Terrenoire, Jusqu'à mon dernier souffle, pour accompagner sa publicité poignante en hommage aux soignants. De quoi placer les deux frères de Saint-Étienne, Raphaël et Théo Herrerias, 31 et 25 ans, sous le feu des projecteurs.

Remarqué lors d'une collaboration de marins, d'aventuriers, de chasseurs d'orages stéphanois sur le titre de Bernard Lavilliers, Je tiens d'elle, en hommage à leur ville commune, le duo impose aujourd'hui son élégance poétique dans le paysage de la chanson française.

Surtout, ils forgent une bande-son en adéquation avec l'air du temps : une musique de matières, électronique, minimale, entre trap et pop mélancolique, chant choral, verbe aiguisé et regard affûté sur leur époque…

Enfants des lotissements

Tout commence, comme leur nom l'indique, à Terrenoire, quartier de Saint-Étienne. Et c'est toujours d'ici dont ils parlent, inventant leur musique de territoire. Raphaël éclaire : "Même si nous habitons tous deux à Paris, nous redescendons souvent voir notre mère. Nous avons récemment joué pour les 90 ans de l'Amicale Laïque de Terrenoire... Hors de question d'abandonner : impossible de se couper des racines qui nous nourrissent."

De cet environnement sans histoires apparentes jaillit leur art. Il poursuit : "Comme nous le chantons dans 60 falaises, nous sommes des enfants des lotissements, de la classe moyenne, un environnement dépourvu d'imaginaires. Entre les élites bourgeoises de Paris et la fierté revendicatrice des quartiers difficiles, nous, fils de profs, sommes issus du ventre mou de la France : maisons ouvrières de crépis couleur chair, vélos sur les trottoirs… Nous embrassons cette banalité."

Dès l'âge de douze ans, Raphaël voyage sur ses cordes de guitare. La musique devient sa vie, son langage, son oxygène, comme pour Théo. Et les deux de planquer leur cœur au creux de leurs chansons : "On vit au milieu de la musique comme parmi les hautes herbes, dans un océan, en immersion… On lui doit notre vie. Ses vibrations, ses battements d'air deviennent des matières palpables, solides, dans nos existences : un label, des tournées…"

À l'époque, Raphaël sèche les cours pour se produire en concert avec un oncle musicien. Il reprend Bashung, joue avec Mickey 3D… Catapulté à Paris, en musicologie, il effectue aussi ses premières armes sur le plateau de l'émission de télévision X Factor, sur M6. Son petit frère le rejoint. En 2017, ils montent Terrenoire. Et tout s'emballe… 

Deuil et renaissance

Leur premier disque, Les forces contraires, repose sur une blessure magistrale, un deuil, la mort de leur père. Ainsi leurs dix titres révèlent-ils leurs douleurs vives, à panser… Cette extension-réédition de six chansons, La mort et la lumière, marque, quant à elle, la flamboyance d'une renaissance, l'espoir à nouveau permis, la résilience...

Comme ils le chantent dans le titre d'ouverture, le métaphysique et vertigineux 60 falaises : "J'ai vu sur toi la mort aller et venir te faire un enfant-feu/ embrassant ton Phénix…" Sur une musique désormais brûlante, au son chaud, englobante, colorée, qui explose, avec beaucoup d'aigu, à écouter fort au casque, Raphaël et Théo chantent leur retour à la vie, au combat.

Ainsi dans le vivifiant L'Alcool et la fumée, les deux frères racontent la fête, en oxymore, cette conjonction de courants contraires, de violence, de joie, de sexualité, de désir, de danger, de masques tombés, de destruction, de danse… "La fête, c'est cette ultra-vie, jusqu'au matin, à la fois tragédie et libération… On s'y met rarement, mais quand on la fait, on assume ses excès, confessent-ils. Le lendemain, nous voici épuisés, mais avec un reset de nos énergies."

Dans Je veux du courage, ils saluent cette vertu : "On se base sur les idées du philosophe Vladimir Jankélévitch, qui l'a théorisée et en a fait un axe central de sa vie. Une valeur impressionnante, qui se nourrit d'elle-même, en un cercle infini…"

Sur cette extension, les deux frères se révèlent plus intimes, plus à nu, plus à vif que jamais. Et les deux l'avouent : "Au final, c'est quand on est le plus intime, le plus sincère possible qu'on touche à l'universel. Dans l'art, la valeur d'un exemple, d'une expérience de vie résonne large. Comme n'importe quelle force contradictoire de l'univers, l'infiniment petit rejoint l'infiniment grand…"

Sur leurs créations si personnelles, si attachantes, les deux frères —Raphaël aux textes et Théo à la musique, se révèlent solidement unis, complices. "On est un peu comme Luigi et Mario, disent-ils. On est ultra complémentaire sur l'administratif, la technique, mais on a des sentiments, des feelings très proches…du coup, on gagne du temps sur les décisions, on avance comme des machines de guerre !"

Avec leurs six titres supplémentaires, les deux frères le confirment : ils jouent avec les émotions, les énergies, les ténèbres, la lumière et font bouger les lignes de force du cosmos.

Terrenoire Les Forces contraires : La mort et la lumière (Universal Music Division Virgin Records) 2022 
Site officiel / Instagram / Facebook / YouTube