Rover garde le contrôle

Rover est le nom de scène du chanteur français Timothée Régnier. © Claude Gassian

Avec son troisième album Eiskeller, ce physique de géant continue de planer au-dessus de la pop hexagonale et creuse une intensité mélancolique par la grâce lumineuse de son chant. Rencontre juste avant son impressionnant concert, le 14 juillet, aux Francofolies de La Rochelle.

RFI Musique : Il aura fallu attendre cinq ans pour un nouveau chapitre discographique. Le timing de sortie a-t-il été contraint par la crise sanitaire ?
Rover : Très honnêtement, rien n'a été repoussé. Ce qui a été très long, c'est le processus d'avant-enregistrement, j'ai perdu un an et demi à me chercher, à envisager d'autres options. J'avais la curiosité de collaborer avec un réalisateur, d'avoir éventuellement des musiciens de studio, tout l'opposé en quelque sorte de ce que j'avais fait auparavant. Je ne savais pas si j'avais forcément l'énergie de me replonger en solo à l'issue de la deuxième tournée. Je me suis dit: pourquoi pas déléguer et essayer de faire différemment, des sessions studio, des rencontres. Sauf que je n'y trouvais pas le plaisir que j'avais en étant seul. J'ai alors dû réunir mes forces.

Avez-vous le sentiment de dessiner une trajectoire solitaire?
Le constat est que le résultat me plaît davantage seul. Au-delà de ça, c'est l'expérience que j'en tire en tant qu'homme de me plonger dans des choses qui sont très massives. C'est très compliqué de faire un disque seul, de s'organiser, d'avoir une discipline quotidiennement. Cette difficulté-là me plaît beaucoup. La liberté que ça laisse, aussi. On est son propre patron, on est le responsable quand ça se passe mal. Je rassemble beaucoup de choses qui m'offrent des expériences difficiles à mettre en mots mais inimaginables : c'est presque de l'ordre de la foi et du recueillement, de la relation intime et physique avec la musique. J'ai le sentiment d'avoir capturé ça, d'avoir convoqué l'invisible. Cela demande du temps, de la persévérance et beaucoup d'humilité. Parce qu'il n'y a pas de place pour l'ego, on n'est pas plus fort qu'un lieu ni que la musique, il faut écouter le rythme de son corps, des saisons, de la journée, de ses pulsions, ses colères.

Vous avez enregistré ce disque dans les anciennes glacières Saint-Gilles à Bruxelles. Aviez-vous besoin de vous aventurer en lieu hostile ?
Je me suis confiné avant l'heure (rires) puis il est venu par-dessus. Donc cela m'a laissé plus de temps et conforté dans ma démarche. En sortant de la glacière, je ne savais pas pourquoi je m'y étais installé pendant quatorze mois. Avec le recul, j'arrive plus facilement à répondre. Il est très facile d'être fainéant en musique, d'être happé par autre chose. C'est pour ça que je n'arrive pas à composer dans une ville comme Paris, il y a des tentations, de la mondanité, de fausses occupations. Au lieu de s'isoler, on va aller prendre un café, voir une expo. Bruxelles n'offre pas vraiment ça. Et le lieu que j'ai loué, encore moins. Je n'avais pas internet ni de téléphone, c'était pas très confortable. Cette austérité presque industrielle me permettait de ne jamais être tenté par autre chose que de se mettre au travail. Cela paraît presque radical, voire "storytelling". Mais, me connaissant, il ne me fallait pas autre chose. Le froid de la pièce me mettait en situation de conflit.

Êtes-vous un ermite ?
Si je ne faisais pas de musique, je ne serais pas forcément quelqu'un qui côtoierait beaucoup de gens. J'aime la solitude, je peux passer des journées, même des semaines, sans voir personne. C'est très facile pour moi, assez jouissif. Mon fantasme, c'est d'être dans une maisonnette en pleine montagne. Je veux vivre cette expérience, peut-être le prochain disque. Aller plus loin physiquement, en dehors d'une société, quelque chose qui me dépasse et m'oublier. Je ne veux pas poser sur un disque.

Les Beatles, c'est une obsession chez vous ?
Effectivement. Avant, j'aurais dit non. Je ne suis pas un expert en musique et en petites anecdotes des Beatles. Je suis friand des quatre personnalités, de l'impact qu'ils ont eu sur la pop, la mode, tout ça me fascine beaucoup. J'aime le mysticisme autour d'eux, leur génie, leurs innovations, leurs fulgurances. C'est très contemporain et si ça sortait aujourd'hui, cela marcherait de la même façon. Il y a une intemporalité qui me plaît beaucoup, qui me fait du bien.

Peut-on considérer le morceau To this three comme une approche spirituelle ?
C'est la première fois que je fais ça : écrire une lettre à quelqu'un de proche. C'était pensé comme une lettre manuscrite qu'on laisserait dans un petit coffre, au pied d'un arbre et qu'on conseillerait de retourner lire dans vingt ans. Comme si je savais ce qui attendait la génération d'après en disant que le monde allait se durcir et qu'il fallait trouver son arbre refuge. Tenir le tronc, au sens premier du terme, pendant que la tempête passe et espérer un renouveau derrière. C'est une projection, presque quelque chose de l'ordre de la science-fiction.

Pourquoi avoir recouru à l'autotune sur Cold and tired ?
C'est un concours de circonstances. J'ai enregistré sur un quatre pistes cassette, il manquait un micro, j'ai utilisé une application à téléphone. J'ai pris ce que j'avais sous la main pour capter un moment. L'autotune m'a toujours à la fois fait sourire et décomplexé. C'est encore un moyen de ne pas s'entendre, on se désolidarise de sa propre voix. Un peu comme s'écouter sur une messagerie, c'est toujours très gênant. Cela m'a permis encore plus de me décoller de la chanson et de l'émotion. Ça reste un jouet, au même titre qu'une guitare. Il faut quand même bien chanter avec l'autotune, sinon il ne sonne pas bien (rires).

On peut lire ici et là, à votre égard, le qualificatif de "colosse à la voix d'argile". Cela vous convient ?
C'est un peu devenu une blague dans le bus en tournée. On me vanne souvent : " Comment va ta voix d'argile aujourd'hui ? ". Cela me colle à la peau, c'est curieux. L'argile, c'est un super produit pour soigner les plaies. Plus sérieusement, ça ne me dérange pas. Même les références à Bowie et les Beatles, je suis en paix avec tout ça. On ne se refait pas, je viens de là et j'espère néanmoins y injecter un maximum de moi.