Kalash et Admiral T, duel antillais au sommet des musiques urbaines

Admiral T / Kalash © Xavier Dollin / Koria

Chefs de file du dancehall en métropole comme aux Antilles, avec des variantes qui constituent leurs identités artistiques, le Guadeloupéen Admiral T et le Martiniquais Kalash exposent leurs savoir-faire musicaux à travers leurs nouveaux albums concomitants, Carribean Monster et Mozaïka pour le premier et Diamond Rock pour le second. Un combat à distance, sur un ring virtuel, entre deux hommes qui s'apprécient et partagent le même souci de ne pas verser dans les dérives qu'affectionnent leurs semblables les plus médiatiques.

La guerre des chiffres, version Internet, était tentante : puisque quelques journées à peine séparaient la commercialisation des albums de Kalash et d'Admiral T, pourquoi ne pas évaluer les forces respectives de ces deux artistes antillais qui pèsent sur la scène française des musiques urbaines ? Mettre en parallèle les clics, vues et autres données récoltées sur les réseaux sociaux afin de désigner un vainqueur dans l'arène musicale.

À cette aune-là, il n'y aurait en réalité pas besoin de photo-finish pour les départager : d'un côté, en un mois, près de cinq millions de vues pour Mada et trois millions pour Polémique, les deux derniers clips de Kalash, fort d'1,2 million d'abonnés Instagram ; de l'autre, dans une période proche, Admiral T comptabilise deux millions pour Baimbridge Cho et 1,3 million pour Millésime, avec 450000 abonnés au même réseau social.

Mais les apparences sont trompeuses et les analyses 2.0 ont parfois tendance à s'avérer un peu trop réductrices. Les quelques années qui séparent les deux hommes sont tout sauf un paramètre mineur. Admiral T, qui approche de la quarantaine et a déjà épinglé à son tableau de chasse quelques beaux trophées (dont un concert à l'AccorHotels Arena en 2017), et le tout juste trentenaire Kalash appartiennent en réalité à des époques différentes, en termes de mode de consommation musicale.

Le cœur du public du premier n'a pas l'âge du cœur du public du second, bien que ces ensembles se recoupent, et cela se traduit dans la façon d'écouter la musique, sans pour autant préjuger de la notoriété de l'un par rapport à l'autre – sinon comment comprendre que les fringants quinquas du Suprême NTM, groupe culte du rap français, plafonnent à 150000 vues en une semaine pour leur retour avec Mosh Pit ?

Collaborations

Si les deux artistes ont souvent été vus ensemble, pour le meilleur (en 2013 pour Sound System, sur l'album 2# Classic de Kalash ; en 2014 pour Di Mwen et en 2017 pour Love Don't Crack sur les albums I Am Christy Campbell et Totem d'Admiral T) comme pour le pire (une garde à vue en 2013, accusés de violence sur des policiers à Paris), ce qui les lie relèverait davantage du rapport bienveillant d'un grand frère à son cadet, admiratif de celui qui a ouvert la voie. Quand l'aîné, déjà connu aux Antilles depuis 1998 au sein du Karukera Sound System, lance sa carrière en métropole en 2003 après avoir marqué les esprits en première partie du Jamaïcain Sean Paul au Zénith de Paris, le moins âgé fait tout juste ses débuts au micro dans l'underground.

Leurs références musicales ne sont pas les mêmes, mais elles sont néanmoins l'expression de styles similaires, sinon semblables, qui se sont succédé. Tous deux ont été attentifs aux sons qui venaient de la Jamaïque voisine, avec un rapport au reggae originel fonction lui aussi de leur époque : plus direct pour Admiral T, enfant du boggle aussi appelé ragga, alors que Kalash s'est retrouvé dans le dancehall, croisé de hip hop développé par Bounty Killer, star des ghettos de Kingston à la fin des années 90.

C'est d'ailleurs en prenant un virage rap prononcé que Kevin (le K de Kalash) est parvenu à se démarquer et que sa popularité a fait un bond soudain, avec la sortie de Kaos en 2016 (récompensé par un Disque d'or), avant de rétablir l'équilibre entre ses univers musicaux sur Mwaka Moon (Disque de platine). Diamond Rock, son cinquième disque, navigue sans heurts dans cet entre-deux que d'autres avant lui ont exploré avec un certain succès – on a parfois tendance à l'oublier : Lord Kossity ou encore Nuttea font partie des précurseurs en la matière, même si les productions d'aujourd'hui, qu'il s'agisse de dancehall ou de rap, n'ont pas grand-chose à voir avec celles d'il y a deux décennies.

Du côté du gwoka

Admiral T, lui, exprime de longue date un penchant pour le gwoka et les musiques ancrées dans le terroir des Antilles. C'était déjà le cas sur Gwadada en 2002, fruit de sa collaboration avec le groupe Akyio, et il l'a rappelé à bien d'autres reprises ensuite dans sa discographie, notamment en interprétant une chanson d'Eugène Mona en 2011. Cette fois, pour aller plus loin tout en gardant une cohérence à la fois artistique et commerciale, il a dissocié ses projets... sortis simultanément !

Les dix-sept titres de Carribean Monster s'inscrivent dans son répertoire dancehall mis au goût du jour, avec pas moins de quinze featurings (les Jamaïcains Sizzla et Demarco, les Antillais Krys, Saïk, Princess Lover...), tandis que les huit morceaux de Mozaïka répondent à une tout autre démarche : "Cet opus est une mosaïque musicale et culturelle qui me servira notamment de support ludo-éducatif pour aller à la rencontre des scolaires et favoriser l'appropriation de notre patrimoine musical auprès des plus jeunes", écrivait l'artiste en juillet sur sa page Facebook. Son idée : mettre en avant les tambours ka, en reprenant et en adaptant par exemple Baimbridge Cho de Guy Konkèt, l'un des maîtres de ces percussions traditionnelles disparu en 2012.

Loin de chercher à s'inventer des vies sans passer néanmoins pour des enfants de chœur, Admiral T et Kalash savent utiliser les codes qui accompagnent les musiques qu'ils défendent tout en ayant conscience de ce qu'ils incarnent. Chez le premier, issu d'une fratrie de dix enfants élevés aux Abymes dans des conditions très rudimentaires et dont le nom à l'état civil est devenu celui d'une école, comme chez le second, fils d'un théologien prof de philo à l'école adventiste, la valeur de l'exemple est une notion solidement ancrée.

Elle ne se manifeste pas de la même façon ni avec la même visibilité pour l'un et l'autre, mais elle paraît inhérente à leurs personnalités. À eux de savoir l'articuler, tels des équilibristes, avec les réalités parfois sombres du rap game auxquelles ils sont forcément exposés. Pour que leur crédit, indéniable, ne devienne pas une simple posture.

Admiral T. Carribean Monster et Mozaïka (DonS Music Entertainement/Capitol) 2019
Facebook / Twitter / Instagram

Kalash Diamond Rock (Capitol) 2019
Facebook / Twitter / Instagram