Massilia Sound System, l’antidote

Le groupe de reggae occitan Massilia Sound System revient avec le disque "Sale caractère". © RFI/Nicolas Dambre

Sept ans après l’album Massilia, le groupe est de retour avec Sale caractère. Rendez-vous aux Goudes, au pied des calanques et face à la mer, à Marseille, en compagnie des trois MC de ce groupe pionnier du reggae occitan. 

RFI Musique : Pourquoi se retrouver aux Goudes ? En référence au titre Un Dimanche aux Goudes ? 
Gari : C’est une des caractéristiques de Marseille : tu pars 20 minutes à droite en voiture ou 20 minutes à gauche et tu n’es plus en ville. Pourtant, nous sommes à Marseille ! C’est un des luxes marseillais dont peut bénéficier n’importe quelle classe sociale. Si on rentre dans les détails, les transports en communs ne permettent pas aux habitants des quartiers nord de descendre au bord de la mer. De ce point de vue, notre ville est un peu à la cave.  
Il y a la nature, la mer, la ville et des usines désaffectées. Ici vivaient des pêcheurs et des ouvriers. C’est un lieu en mutation, mais qui n’est pas devenu une station balnéaire. Les Marseillais sont souvent des marins qui restent à terre, ils regardent les navigateurs partir, ils écoutent leurs récits… 
Moussu T : Le fait d’être à Marseille, d’être en retrait par rapport aux médias ou aux maisons de disques, cela nous a desservi. Mais cela a aussi été une chance d’être en périphérie. Bien qu’en France, la périphérie suscite le mépris… Comme les langues dites "régionales"… Mais de Marseille, je peux parler au monde. 

Ce neuvième album a été "écrit et composé à la maison"… 
Gari : La maison, c’est notre studio, à Beaumont, entre Saint-Barnabé et Saint-Julien (deux des 111 quartiers de Marseille, ndlr). Autant un lieu qu’une manière de faire. Au début, Massilia n’intéressait pas grand monde. Par nécessité, nous avons rapidement créé notre label, notre studio…  Nous avons toujours gardé cette autonomie de création et de production. 
Moussu T : Nous avons mis 3 mois à concevoir cet album, entre septembre et décembre 2020, il a été facile à faire.  
Gari : Nous étions encore en plein confinement, en plein brouillard. Psychologiquement, cela nous a un peu sorti la tête de l’eau. Cela a été plus rapide que d’habitude. Il y a deux ans, nous avions tenté, mais on n’y était pas arrivés.  
Moussu T : À notre âge et par notre longévité, il n’y a pas grand-chose qui nous oblige à travailler. Nous concevons donc chaque album par désir et par plaisir. Bizarrement, cet album a été créé comme les premiers, de façon rapide et spontanée. Comme lorsque nous chantions avec Papet au Panier sur les faces B instrumentales des disques jamaïcains. Notre DJ, Kayalik, a proposé des instrumentaux, nous avons posé dessus. Il n’a, ni refait, ni réarrangé ses instrus.  
Gari : C’était galvanisant ! 

Cet opus est plus électronique que les précédents…
Gari : Un rub a dub digital, une lecture moderne de nos origines musicales… 
Moussu T : Nous avons aussi utilisé l’Auto-tune. Certains répliquent —comme à nos débuts—­ que ce n’est pas de la musique. On nous disait : "vous n’avez pas de musiciens, vous n’êtes pas noirs"… Un peu ce que décrivait le titre Interdit aux Conos dans notre premier album. C’est comme un racisme contre les cultures populaires. 
Papet J : On a été victimes de la cancel culture depuis 30 ans ! (rires) 
Gari : Ce sont les mêmes qui critiquent JuL pour un post, à cause de trois fautes d’orthographe, même s’il dit quelque chose de censé. La forme éclipse le fond.

 

Le titre Drôles de poissons tranche avec vos autres textes… 
Papet J : C’est une chanson étrange, peu commune chez nous. Il y a un gros pathos, une envie de vomir. Ces migrants qui se noient, c’est ici dans la Méditerranée, dans notre jardin. Drôles de poissons, c’est un choc, c’est un peu notre Strange Fruit (une chanson de Billie Holiday tirée d’un poème contre le racisme et le lynchage d’Afro-Américains, ndlr). 

Êtes-vous engagés politiquement ? 
Moussu T : Nous sommes partisans, au sens où nous prenons parti. Nous sommes du côté des gens des classes populaires, du milieu d’où nous venons. 
Papet J : Sans non plus idéaliser le gentil ouvrier et le méchant patron. Nous ne vivons pas dans un microcosme d’artistes ou de gens du métier.  
Gari : Nous faisons du folklore, car il est compris par toutes les générations. 

Papet J : S’il y a un phénomène contre lequel nous devons lutter aujourd’hui, c’est celui de l’individu seul contre tous, ce n’est même plus de l’individualisme. Les réseaux font croire à chacun que son avis personnel est supérieur à celui des autres en fonction du nombre de likes. C’est de la démagogie pure et simple qui vise à créer de l’audience et donc de l’argent. Ce "un contre tous" au lieu du "tous pour un" nous dérange ! Il provoque impuissance et sentiment de frustration, ce qu’a accentué la pandémie. 

Comment lutter contre ce phénomène ? 
Moussu T : Notre but est d’amener de la joie, de rassembler les gens. Que la fête soit un prétexte à la réflexion. 
Papet J : Pour nous, le monde néo libéral et capitaliste est le poison, la culture en est l’un des antidotes. Cela peut sembler un peu simple, mais c’est le cas. 
Moussu T : Nous le faisons aussi à travers l’association Massilia Chourmo, qui fêtait ses 30 ans cette année, mais qui n’a pas pu organiser la sardinade du 1er mai. Faire du reggae, du hip hop, c’est ouvrir sa gueule et parler de la réalité. Cela fait partie du cahier des charges, sinon cela ne sonne plus vrai. On considère ceux qui l’ouvrent comme ayant un sale caractère ! C’est pour cela que Macron considère les Français comme un peuple de réfractaires et de procureurs. Cela recoupe un peu l’image du Marseillais grande gueule ! 

Massilia Sound System Sale Caractère (Manivette Records/Baco Distrib) 2021
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→ À écouter aussi : Massilia Sound System: un Sale caractère salutaire